« Si je ne peux pas les avoir, personne ne les aura »

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« Masculinisme : […]est assez largement considéré comme une forme d'antiféminisme. […] particularisme, qui non seulement n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d’une affirmation (il n’y a qu’eux qui comptent et leur point de vue) […] ». (http://fr.wikipedia.org/wiki/Masculinisme)

 

Vous en avez certainement entendu parler, ou lu des actus dessus : le 23 mai dernier, près de Santa Barbara (Californie), Elliot Rodger, 22 ans, a provoqué la mort de 7 personnes au cours d’une fusillade et en a blessé 6 autres.

Tout d’abord, rassurons-nous, sains d’esprits que nous sommes, Elliot Rodger était atteint de troubles mentaux. Cela aurait pu donc être un énième mass shooting (il s’en produit un par an à la louche), un fait divers parmi tant d’autres, je ne vais pas rentrer dans un débat sur le 2nd amendement de la Constitution américaine.


Mais ce serait trop « simple ». Si cette fusillade fait le buzz ces derniers jours, si le hashtag ‪#‎YesAllWomen‬ a vu le jour en réaction, c’est qu’Elliot Rodger était le parfait représentant du masculinisme poussé à son paroxysme, la suprémacie du pouvoir masculin, où la femme est ravalée au rang d’esclave sexuelle et de mère porteuse.

Preuve en est le manifeste qu’il a soigneusement rédigé pour expliquer son geste à titre posthume, sorte de logorrhée délirante, et nous donner tous les détails de sa vie, jusqu’au plus infime, toute la construction de son être et de sa haine viscérale du genre féminin. Attention, ça pique les yeux :

  1. « Women’s rejection of me is a declaration of war, and if it’s war they want, then war they shall have. It will be a war that will result in their complete and utter annihilation. »
    « Le rejet de ma personne par les femmes est une déclaration de guerre, et si c’est la guerre qu’elles veulent, alors elles auront la guerre. Ce sera une guerre qui résultera en leur annihilation complète et entière. »

  2. « My War on Women. I will punish all females for the crime of depriving me of sex. They have starved me of sex for my entire youth, and gave that pleasure to other men. In doing so, they took many years of my life away. I cannot kill every single female on earth, but I can deliver a devastating blow that will shake all of them to the core of their wicked hearts. »
    « Ma guerre contre les femmes. Je punirai toutes les femelles car elles sont coupables de m’avoir privé de sexe. Elles m’ont affamé de sexe pendant toute ma jeunesse, et ont donné ce plaisir à d’autres hommes. En faisant cela, elles m’ont volé bien des années de ma vie. Je ne peux pas tuer chaque femelle sur terre, mais je peux les frapper d’un choc si dévastateur qu’elles en seront toutes secouées au plus profond de leur cœur maléfique. »

  3. « Women should not have the right to choose who to mate and breed with. That decision should be made for them by rational men of intelligence. If women continue to have rights, they will only hinder the advancement of the human race by breeding with degenerate men and creating stupid, degenerate offspring. This will cause humanity to become even more depraved with each generation. Women have more power in human society than they deserve, all because of sex. There is no creature more evil and depraved than the human female. Women are like a plague. They don’t deserve to have any rights. Their wickedness must be contained in order prevent future generations from falling to degeneracy. Women are vicious, evil, barbaric animals, and they need to be treated as such. »
    « Les femmes ne devraient pas avoir le droit de choisir avec qui elles s’accouplent et se reproduisent. Cette décision devrait être prise pour elle par des hommes intelligents et rationnels. Si les femmes continuent à avoir des droits, elles ne feront qu’entraver l’avancement de la race humaine en se reproduisant avec des hommes dégénérés et en donnant naissance à des descendants dégénérés et stupides. Cela fera que l’humanité deviendra encore plus dépravée à chaque génération. Les femmes ont plus de pouvoir qu’elles ne le méritent dans notre société, tout cela à cause du sexe. Il n’y a pas de créature plus diabolique et dépravée que la femelle humaine. »

(Ffffffff. Bruit de la clope sur laquelle je tire nerveusement après avoir fini de traduire ces quelques extraits choisis. Si vous voulez la version intégrale, elle est disponible – en anglais – ici : http://abclocal.go.com/three/kabc/kabc/My-Twisted-World.pdf).


Je vous imagine derrière vos écrans en train de lire cet article. J’imagine vos réactions à la lecture de l’œuvre d’Elliot Rodger. Dubitatives, gênées sans doute, peut-être même moqueuses, de cette moquerie qu’on utilise quand on est gênée, choquées certainement.

« Œuvre » ? On peut parler d’une œuvre oui. 22 ans de courte vie étalés sur 141 pages, de la naissance au suicide programmé en passant par un massacre soigneusement réfléchi, et une planification de génocide, c’est du boulot quand même. Génocide ? Oui, oui. Féminicide même plus précisément. Si l’on lit son manifeste jusqu’au bout, on tombe sur cela, en bas de la page 136 :

« The first strike against women will be to quarantine all of them in concentration camps. At these camps, the vast majority of the female population will be deliberately starved to death. That would be an efficient and fitting way to kill them all off. I would take great pleasure and satisfaction in condemning every single woman on earth to starve to death. […] A few women would be spared, however, for the sake of reproduction. These women would be kept and bred in secret labs. There, they will be artificially inseminated with sperm samples in order to produce offspring. »
« La première mesure contre les femmes sera de les mettre en quarantaine dans des camps de concentration. Dans ces camps, la grande majorité de la population femelle sera délibérément affamée jusqu’à la mort. Ce serait une manière efficace et appropriée de toutes les tuer. J’aurais un plaisir et une satisfaction immense à condamner toutes les femmes de la terre jusqu’à la dernière à mourir de faim. […] Quelques femmes seraient épargnées, en revanche, à des fins de reproduction. Ces femmes seraient gardées et soignées dans des laboratoires secrets. Là elles seraient inséminées artificiellement avec des échantillons de sperme afin de produire une descendance. »


Je vous entends vous exclamer « Mais c’est un grand malade ce type ! ». J’en imagine certaines remontées à bloc, fulminantes. D’autres atterrées, effondrées. D’autres haussant les épaules, balayant d’un mouvement de tête et de cheveux les mots de ce fou. Parce que forcément, il était fou Elliot Rodger. Il était mégalomane, narcissique, socio-psychopathe, délirant, paranoïaque… Fou quoi. Forcément. C’est rassurant de se dire ça.


C’est rassurant oui. Et c’est se mettre des œillères. La haine des femmes ne provoque pas que des violences conjugales et des meurtres domestiques. Elle ne provoque pas que des viols opportunistes et des remarques sexistes. Elle ne provoque pas que des viols collectifs atroces, des mutilations et des lapidations dans des pays que notre société qualifie volontiers de « barbares », toute protégée de ses œillères ouatées elle aussi. Elle provoque aussi des massacres de masse. Des actes d’une violence extrême, tous les jours, plusieurs fois par jour, partout dans le monde, y compris au 3e étage de votre immeuble ou dans le pavillon voisin du vôtre. Des actes légitimés par ce système de pensée qu’est le masculinisme.

Masculisme qu’on peut croiser à découvert tous les jours, simplement en marchant dans la rue (« Eh mam’zelle, t’es bien mignonne tu sais. Tu suces ? Oh fais pas ta pétasse là, j’te parle gentiment quoi. Eh connasse ! Salope ! »), ou en surfant sur Facebook (entre autres pages, « Osez-le-masculinisme »).

Masculinisme qui est à l’origine de pages de soutien et d’admiration dédiées à Elliot Rodger et à son grand œuvre. Toujours sur Facebook. Facebook qui, cela ne vous étonnera pas, a décrété que ces pages n’enfreignaient pas ses règles d’utilisation (http://www.journaldequebec.com/2014/05/26/des-pages-facebook-creees-en-appui-a-elliot-rodger).


Vous allez secouer la tête avec vos œillères (ça protège les œillères, mais en fait non), et me dire « Non mais tous les hommes ne…. ».

« Not all men… »
La phrase-clé pour détruire dans l’œuf tout argument féministe. Un autre outil du masculinisme. Que mêmes nous, femmes, employons régulièrement. Les œillères.
La phrase-clé qui a donné naissance à son pendant sur Twitter, #YesAllWomen. Oui toutes les femmes.


Féminisme, masculinisme.


Pour ma part, j’aimerais juste savoir une chose : c’est pour quand l’Humanisme ? Combien de temps encore faudra-t-il attendre ? Combien de victimes manquent encore à l’appel ? Combien de siècles encore avant que cette dichotomie ne disparaisse ? Combien de temps encore avant que l’Humain, quel que soit son sexe, sa race, sa couleur de peau, sa religion, et chacune des caractéristiques qui font sa précieuse unicité, ne soit seul au cœur de notre réflexion ?


B.