Préambule : j’aime mes enfants plus que tout, je donnerais ma vie pour eux, je ne peux pas imaginer ma vie sans eux, et rien que d’essayer de l’imaginer me fait monter les larmes aux yeux.
Voilà, ça c’est dit.


Mais.


Parfois, j’en ai marre.
Parfois, je ne les supporte plus.
Parfois, j’ai des envies irrépressibles de me télétransporter sur une île déserte, une oasis de calme, de silence, de solitude, de paix.


Vendredi fin de journée, comme tous les jours. Une Cinkan fatiguée de sa journée, de sa semaine, voulant du calme mais sans être seule, voulant être collée à moi mais sans son frère en visuel, crevée mais refusant d’aller s’allonger, poussant des hurlements surréaliste (façon cochon qu’on égorge croisé rapace) à chacune des multiples contrariétés rencontrées. Un Kazitroizan pêchu, frais comme un gardon de ses 2 heures de sieste, voulant simplement jouer avec sa sœur, la cherchant par tous les moyens sans la trouver, tentant l’approche musicale (je prend un embout de flûte et je souffle à fond dedans en continu en prenant à peine le temps de reprendre mon souffle), l’approche « je suis un ogre/crocodile/dinosaure/loup » (bref tout truc pouvant potentiellement hurler très fort des « waouhWAOUH » positivement crispants), l’approche physique (je cours autour de toi et au passage en douce paf je te pousse en criant « chat », et vu que tu ne réagis pas bah je te tire les cheveux) avant de venir lui aussi se jeter sur moi en me martelant « maman, Toé elle veut pas youer avé moi. Maman Toé elle veut pas pas youer avé moi. MA-MAN, TOEEEEEEEEEEE elle veut PAAAAAS YOUER AVE MOUAAAAAA OUINNNN OUINNNN OUINNNNN » (version abrégée).


Arrêter de penser à tout ce que je voudrais faire et que je ne peux faire que si je suis un minimum tranquille. Surtout rester calme. Surtout rester calme. Un mantra. Totalement futile. Je sentais la colère monter. L’énervement. Trop de bruit et de fureur et de fatigues et de conflits autour. Le ras-le-bol. Je crois que si je m’étais levée à ce moment là, ça aurait été pour aller flanquer de grands coups de poings et de pieds dans une porte (un mur c’est trop dur, faut pas déconner).

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Vient l’heure du coucher. Essayer de vider le trop plein d’émotions de la journée avant qu’ils ne s’endorment apaisés. Enfin j’espère. Mais non. Un cauchemard. Deux cauchemards. Une Cinkan dans mon lit. Je redescend finir de manger/boire mon verre de vin/surfer/regarder une video de panda. Un cri dans la nuit. Kazitroizan a fait un cauchemard. Deux enfants dans mon lit, et moi au milieu, un bras autour de chaque, les jambes à 0°, le dos à 45° et la nuque à 90°. Ne pas oser bouger. Avoir une crampe de merde dans le mollet gauche. Bouger un orteil. Un Kazitroizan qui se redresse comme un possédé, pour mieux se rendormir à cheval sur mon flanc gauche. Le souffle de Cinkan dans mon oreille droite. Ca chatouille. Et je ne dors toujours pas. Il est 3 heures du matin.


Et puis les pensées faussement calmantes qui affluent : « Ils sont petits » … « Un jour ça te manquera » … « Bientôt ils seront grands » … « Ca va passer » … « Demain ça ira mieux »…


Parfois ces pensées me calment. Souvent elles sont juste parasites. Et dans ces instants là, je culpabilise assez de ne pas forcément maîtriser mon calme ou le ton de ma voix, de ne pas pouvoir simplement surmonter mon envie d’être seule sur mon oreiller et de juste pouvoir dormir comme je veux/quand je veux, de pas ne parvenir à profiter de l’instant malgré tout mon amour pour eux, pour tolérer de rajouter de la culpabilité à la culpabilité. Parce que ces pensées sont extrêmement culpabilisantes. Pourquoi aurais-je le droit de ressentir toutes les émotions liées à la maternité, sauf les « mauvaises » ? les « négatives » ? les « je suis énervée », « je suis en colère », « je veux juste dormir », « pourquoi est-ce qu’ils en rajoutent », « j’en peux plus », « je suis fatiguée/usée », « j’ai besoin d’air » ?


Ces paroles/pensées faussement calmantes, on les a toutes entendues ou eues un jour. Souvent de nos parents, parfois de personnes extérieures. Quasi systématiquement elles viennent de personnes plus âgées.


Je suppose que rétrospectivement, quand on a davantage de recul sur sa vie de parent, quand les enfants sont grands, qu’on a roulé sa bosse, on sait à quel point ces moments intenses et ces jours difficiles intimement liés à la petite enfance sont courts. Et il est alors facile de penser et conseiller aux jeunes parents de « profiter de chaque instant », avec une espèce de trémolo dans la voix et l’œil brillant comme celui d’une tanche.


Mais je ne suis pas à « un jour ». Je suis dans l’instant présent. Là, maintenant. Et le seul avenir dans lequel j’arrive à me projeter dans l’état actuel des choses, c’est la journée de demain, et comment je vais tenir le coup, tenir la barre, et continuer vers le bon port, en me préservant, en les préservant.


Scoop : je ne profiterai pas de chaque instant. Pas quand ils sont tout petits, ni quand ils auront muté en ados boutonneux, ni quand ils quitteront la maison.


Etre parent, ce n’est pas profiter de chaque instant.

Etre parent, c’est avant tout tout ce que vous faites dans tous ces moments où être parent est tout sauf gratifiant, tout sauf mignon-cœur-paillettes-lolilol, tout sauf un bon moment. C’est tous les moments où on en chie.


Je, nous, tous, avons le droit de ne pas profiter de ces moments. Les moments fatigants, les moments énervants, les moments où seul le chaos règne, intérieur comme extérieur, les moments où on voudrait juste n’importe quoi mais tout sauf ça.
Parce que si l’on s’en tenait à ce principe, « profiter de chaque instant », alors tous ces moments, et tous les souvenirs qu’on en fait, seront obligatoirement porteurs de regrets, de remords et de culpabilité.


Alors n’en profitons pas. Détestons joyeusement ces moments. Haïssons-les avec délectation.


Parce que parfois, être un parent, c’est merdique. Et il n’y a rien de mal ni à le penser, ni à le ressentir, ni à le dire. Surtout à le dire.

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B.