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La pauvreté augmente nous dit l’INSEE. Il est vrai qu’on a besoin de chiffres pour s’en rendre compte en hauts lieux. Selon les derniers chiffres, qui datent de 2011, plus de 14% des français vivent dans la pauvreté. 8,7 millions de personnes. Ce n’est rien à l’échelle de la planète, ce n’est rien par rapport à certains pays qui nous sont voisins, c’est beaucoup à l’échelle de la France.

La pauvreté c’est quoi ? Pour l’INSEE c’est simple, c’est vivre avec moins de 970 euros par mois pour une personne seule. Moins de 2000 euros par mois pour un couple avec enfants. Ces chiffres englobent salaires, autres revenus et allocations, et déduction faite des impôts. Les écarts continuent de se creuser, normal, les riches sont toujours plus riches, les pauvres sont toujours plus pauvres. On a l’habitude, on connaît la chanson.


Personnellement, je suis solo avec deux enfants. Si je coupe la poire en deux, un « revenu » de 1500 euros par mois me placerait donc au-dessus du seuil de pauvreté. Je suis au chômage. Depuis 5 ans bientôt. Je vis donc exclusivement de ce que l’Etat (le contribuable) m’alloue. Soit suivant le dernier relevé, et pour parler chiffres, un peu moins de 1400 euros (480 de Paul-Emile, 505 d’allocations familiales, 390 d’allocations logement qui sont tous les mois versés à ma propriétaire).

Il y a 5 ans, quand j’ai lâché mon boulot bien payé avec bonne mutuelle pour prendre soin de ma grande et l’emmener « au vert », je n’aurais jamais pensé être encore au chômage à ce jour. J’ai sous-estimé l’engrenage. Le cercle vicieux. Celui dans lequel au départ on se dit qu’on a des économies, qu’on a un peu de temps pour voir venir, le temps de trouver une nouvelle ville, une nouvelle maison, de s’installer. Le temps d’accoucher du 2e aussi dans mon cas, mon fils s’étant niché dans mon ventre juste avant que je ne vide mon appart’ et que je ne traverse la France avec mon gros camion. C’est la vie, mais c’est une autre histoire. Engrenage du congé maternité, de l’installation, de la première rentrée de l’aînée. Engrenage de ne pas pouvoir faire garder mon fils parce qu’il aurait fallu avancer des sommes que je n’avais pas pour payer la nounou. Engrenage du pas d’emploi « me correspondant » (dixit Paul-Emile). Engrenage du découvert. Engrenage des factures qu’on peine à payer. Engrenage des prélèvements rejetés. Engrenage des frais de prélèvements rejetés. Engrenage de la mutuelle qu’on n’a plus parce que deux prélèvements rejetés et qu’il faut régulariser. Engrenage des recherches en télétravail où la demande est 10 fois plus importante que l’offre. Engrenage des emmerdes qui tombent toujours par série. Engrenage des impayés. Engrenage des engrenages. Et le tunnel est long. Mais là encore, c’est une autre histoire.

L’INSEE me place donc sous le seuil de pauvreté. Bon.


Que devrais-je penser alors, pour prendre un exemple qui m’est proche par la distance, de ma voisine de quasi-en-face, une femme âgée, qui a dépassé les 85 ans, dont le budget dépasse à peine le faible poids de ses os, et qui vit de l’air ambiant, de la soupe du CCAS, de la baguette amenée par sa voisine, des quelques légumes de son jardin, des gâteaux qu’on lui porte parfois, et surtout de la musique de son poste radio ? On la place où, elle, cassée par les ans et par sa solitude, sur l’échelle de la pauvreté ?

Que devrais-je penser d’une maman solo comme moi que je connais, qui n’a même plus droit comme moi à l’allocation de solidarité de Paul-Emile, qui se sépare de son compagnon, et doit trouver une location pour elle et ses 3 enfants ados, avec son seul RSA en poche ? Je la mets où sur l’échelle ?

Que devrais-je penser de cette autre maman que je connais, solo aussi, ça vire à l'épidémie, qui vit dans une grande ville, avec ses 2 pas très grands mais grands avant l’heure, qui a dû lâcher son deuxième boulot parce que son corps ne suivait plus, qui dès le 8 du mois entame un tango infernal avec le rouge de son compte, qui fait partie des 6 millions de français en insécurité alimentaire, qui mange surtout du riz et des pâtes pour laisser le reste à ses enfants ? On la met où sur l’échelle ? Sur le tout petit point du bout du bout ?

Que devrais-je penser aussi de tous ceux de notre société qui ne sont pas comptabilisés par l’INSEE ? Ceux sous curatelle par exemple ? Ou les autres laissés pour compte, les caboches cassées, les caboches incomplètes ? Qui parfois végètent, et parfois croupissent, en attendant leur dernier souffle ?

Et surtout que devrais-je penser de la situation de tous ces encore jeunes qui lorsqu'ils seront trop vieux pour être utiles, ou trop vieux tout court, n'auront plus rien pour vivre puisqu'ils n'auront quasiment pas de retraite ? L'INSEE nous dira quoi alors ? Quels sont les chiffres à atteindre pour qu'enfin tout le monde bouge ?


L’INSEE me place sous le seuil de pauvreté. Pourtant je suis riche comparé à tant d’autres. J’ai la chance infinie de pouvoir bénéficier d’aides réelles qui remplissent les assiettes de mes enfants et m’aident à payer le loyer. J’ai la chance infinie aussi d’être dans un village où si l’on observe son voisin, c’est pour mieux lui tendre la main en cas de besoin, et d’être dans une région où on peut glaner son bois de chauffage en grande partie. J’ai la chance infinie d’avoir des maraîchers qui mettent de côté, toutes les semaines, les fruits un peu gâtés, les légumes un peu éclatés ou trop biscornus, pour les donner aux petits budgets parmi leurs clients, d’avoir un « réseau » de mamans d’enfants de tous âges avec lesquelles on échange les vêtements et les chaussures, trop petits ou trop grands, chaque pièce finissant par trouver le corps qu’elle vêtira. J’ai la chance infinie d’avoir pu m’appuyer, aux moments délicats, sur des amis que je ne pourrai jamais remercier en une vie, notamment ceux qui m’ont ouvert leur porte quand j’ai changé de région, le temps que je me retourne. J’ai la chance infinie d’avoir des parents qui m’aident en cas de coup dur et qui, à l’ancienne, m’envoient de temps en temps un paquet rempli de coloriages pour les enfants, de petits jouets, d’articles découpés dans la presse sur des sujets qui me parlent, et d’un billet de 20 euros plié en 8 entre deux coupures de journaux.

L’INSEE me place sous le seuil de pauvreté pourtant je suis infiniment riche. Vraiment. Et j’ai infiniment de chance. Vraiment.

Mais les autres ? Tous ceux qui n’ont ni ma richesse, ni ma chance. On les met où ? On fait quoi pour eux ? Toutes ces personnes qui à force de devenir des statistiques n’ont même plus la force de crier leur faim, leur isolement, et le poids que la société fait peser sur eux ? Et toutes ces personnes qui n’ont même pas le droit d’être des statistiques ? On les met où ? On fait quoi pour eux ?

satiejoyceduchamp


On y pense et on oublie… C’est la vie, c’est la vie…
Faisons comme pour tout ce qui dérange... Fermons les yeux...


B.

http://www.franceinfo.fr/actu/societe/article/la-france-compte-de-plus-en-plus-de-pauvres-524343