boulet12

 

Elle aura 33 ans cette année. Elle est la gentillesse incarnée. Elle aime tout le monde. Hommes et bêtes. Elle est incapable d’écraser le moustique qui la pique. Elle adore la musique. Plus particulièrement celle des années 60 à 80. Elle connaît toutes les mélodies et est capable d’identifier une chanson avec juste quelques notes. Elle est un peu maniaque, l’opposé de moi, elle adore trier, classer… mais déteste jeter (là-dessus on se rejoint). Elle est tout en rondeurs, épaules, fesses, cuisses. Elle porte sa douceur intérieure à l’extérieur. Elle aime le calme, la routine, ses habitudes. Elle peut rester des heures à méditer, contempler, regarder le temps passer et l’herbe pousser. Elle est passionnée par l’infiniment petit, et par la vie sous-marine. Elle en sait plus que beaucoup sur le plumage des oiseaux, la grâce des méduses ou le chant du moineau. Quand on la blesse, quand on la heurte, elle s’enferme, incapable de blesser en retour, ni même de se défendre. Elle est d’une patience infinie avec les tout-petits, capable de remettre 136 fois d’affilée le cube qui a chu de la tour, de lire 43 fois d’affilée le même livre d’images, de démêler patiemment, mèche à mèche, les cheveux choucroutés de toutes les poupées.


Elle aura 4 ans cette année. Elle sait écrire son prénom, une majuscule puis des minuscules. Elle arrive à peu près à s’habiller, mais pas encore seule. Elle ne maîtrise pas encore les limites de son corps, elle ne sait pas encore se laver seule ni s’essuyer comme il faut aux toilettes. Elle n’a pas encore la dextérité nécessaire pour lacer ses souliers. Les scratchs sont ses amis, les fermetures éclairs aussi. Elle range ses peluches par ordre croissant, connaît la place de chacune, sa chambre est un empilement savant. Elle adore les princesses, Mickey et Bourriquet. Elle va à l’école, ramène parfois des gâteaux, des confitures ou des tableaux. Toujours des perroquets. Des perroquets à la Picasso, des perroquets à la Gauguin, parfois du monochrome. Elle a peur du noir et est souvent angoissée, sans pouvoir exprimer pourquoi. Elle n’a plus de mémoire libre, sans cesse il faut répéter, rappeler, accompagner. Elle apprend tous les jours les mêmes gestes 100 fois reproduits. Elle a dû être marmotte dans une vie antérieure, si elle n’a pas ses 11h de sommeil, ses journées lui semblent sans fin.


Ma sœur a 4 ans depuis 29 ans.


Depuis que je suis grande, depuis que j’ai passé l’enfance, je m’entends souvent répéter à quel point elle est ce qu’elle est, à quel point elle a besoin de moi, à quel point elle m’aime. Depuis que j’ai passé l’enfance, j’ai du mal à la toucher, je n’arrive pas à l’embrasser, ni à la câliner, à peine à la rassurer. Depuis que je suis grande, je maintiens la distance, affective et physique, j’ai peur qu’on m’oublie, j’ai peur de m’oublier, j’ai peur d’être trop égoïste, j’ai peur de ne pas l’être assez. Depuis que je suis grande, je m’entends souvent dire à quel point on a peur que je ne sois pas là pour elle « plus tard ». Qu’elle ne pourra jamais vivre seule. Qu’un jour on ne sera plus et qu’il faudra que je sois là. Parfois je m’entends dire que si je ne suis pas là, on fera le choix de partir avec elle, un dernier voyage en tête à tête, poussé par l’amour maternel. Depuis que je suis grande, on veut me l’imposer, c’est comme ça, je n’ai pas le choix, je dois assumer, et ne surtout pas partir trop loin, parce qu’elle ne pourrait suivre. Depuis que je suis grande, je lutte pour l’accepter, je sais son innocence, elle n’a rien demandé, mais moi non plus je n’ai rien demandé. Je me confis dans ce nombrilisme qui me libère autant qu’il m’enferme, culpabilité galopante d’une faute que personne n’a commise.


Depuis que je suis mère, je comprends mieux la peur, l’angoisse, la crainte, la douleur sourde et acceptante, l’immense amour qui voudrait que chacun ressente comme soi, la tristesse de voir ce qui n’est pas, le regret de savoir ce qui aurait pu être. Depuis que je suis mère, j’imagine sans peine la panique déferlante quand on apprend que son enfant doit être opéré du cœur à 2 mois de vie, en 1981. Depuis que je suis mère, j’imagine sans peine le soulagement sans bornes que son enfant soit en vie, après 4 arrêts cardiaques. Depuis que je suis mère, je comprends sans peine la reconnaissance infinie envers la vie qui fait que son enfant survit en abandonnant derrière lui tout son avenir, laminé par des arrêts trop prolongés pour un cerveau qui finit brisé. Depuis que je suis mère je mesure ce chemin de croix fait de toutes petites victoires, de deux pas en avant pour 6 pas en arrière, elles n’en ont que plus de valeur. Depuis que je suis mère je mesure la patience, puit sans fond, la volonté, sans cesse renouvelée, et l’amour infini, à bercer son enfant, de 0 à 33 ans, jour après jour et nuit après nuit, à mouliner ses repas pendant plus de 10 ans, à crier de joie quand enfin sa main tient le couvert, et qu’il mange seul, sa purée toujours, et le chamboulement quand l’Everest est gravi et qu’enfin le repas est partagé du même plat. A le laver jour après jour, à le sécher, à l’essuyer, à le soigner, à l’aider aux toilettes, à tout lui expliquer, à ne jamais le lâcher, à parfois déraper, et toujours s’en vouloir, jour après jour, année après année, 33 ans durant. Depuis que je suis mère je comprends l’angoisse qui étreint, le soir au coucher, à ne pas savoir ce qui demain peut arriver et qui sera là pour y pallier. Depuis que je suis mère je mesure ma chance insolente d’avoir deux enfants sains, complets, sans trous au cœur ni manque à la tête.


Depuis que je suis mère je leur souhaite cependant, qu’elle finisse sa vie avant que la mienne ne s’achève, et qu’ils puissent vivre la leur sans ce poids si rejeté, sans ce poids si présent, celui de ma sœur, ce boulet.


B.