suffragettes


Il était une fois, en ce début du 20e siècle, une petite fille que je nommerai Léa. Léa vit le jour dans un bassin minier où le travail ne manquait pas, pour peu que l’on accepte de se salir méchamment les mains et d’y laisser accessoirement la vie. Elle était, comme beaucoup de petites filles de son époque, grande avant l’âge, d’autant plus qu’à 8 ans son père décida de quitter le domicile familial pour aller conter fleurette aux dames des environs et vider quelques bouteilles. Pour cela, il ne trouva rien de mieux que d’enfermer sa femme et son enfant à double tour dans leur unique pièce de vie. Il laissa ainsi son épouse sans ressources d’aucune sorte, ni métier.

Dès ce jour, Léa compris que le sort de la femme n’était en rien enviable. Face à l’urgence de la situation, la mère de l’enfant décida de la placer dans un couvent. Là, au moins, la petite bénéficiera d’une solide éducation, d’une ration de pain et du confort d’un toit. Léa s’appliqua à être une gentille petite fille mais c’était sans compter son caractère affirmé qui détestait le futur qui lui était destiné. Etre une épouse avant tout, se taire surtout et accepter malgré tout. Elle se perfectionna dans la broderie. Ainsi elle évitait ces heures de corvées qu'elle exécrait. Etre corvéable à merci, très peu pour elle !

L’heure des retrouvailles arriva. Elles allaient se retrouver mère et fille, seules, mais soudées face à ce destin dépourvu d’homme. Car sa mère en était certaine, jamais plus elle ne donnerait sa chance à un mari potentiel ! Mais comment exister en ce monde où tous droits : des droits parentaux aux droits de propriété, d’entreprendre, sont détenus par le patriarcat ! Sa mère décida d’ouvrir un commerce pour être son «seul dieu et maitre», non sans rencontrer bien des embûches sur son chemin. Mais jamais Léa ne sût ce que sa mère dut endurer pour concrétiser ce rêve fou. Ce dont elle était sûre, c’était son admiration pour cette femme de courage, qui était avant tout sa maman.

Les années passèrent, Léa devint une jeune fille et garda chevillés au corps ses principes avant-gardistes en ces temps si sombres, de rester libre et responsable d’elle-même. Elle ne décoléra pas de ne pouvoir suivre des études d’Histoire, de ne pouvoir passer son bac. En effet, en 1922, il était encore très difficile d’accéder à ce diplôme. Encore 2 ans pour qu’enfin le baccalauréat se démocratise. Mais ce sera sans elle! Elle postula, par dépit, comme journaliste au quotidien de sa ville. Elle fut placée au courrier du cœur. Cocasse pour une jeune fille qui ne croit en rien en l’amour !

Jusqu’au jour où elle fit la connaissance d’un beau jeune homme : Jean. Prévenant, souriant, à la moustache fière, mais surtout mineur de profession. Gage d’une rente quotidienne assurée ! Elle fit comme nombre de ses contemporains. Elle se maria et s’installa avec lui. Sa propre mère, faute de soutien financier, vendit son café. Lui n’avait plus de famille, ce qui ne déplaisait pas à Léa. Aucune donneuse de leçon à supporter sous son toit ! La vie du petit foyer commença son chemin. Jean à la mine, de la fin de la nuit à l’après-midi, Léa à sa tache de journaliste et sa mère restée à leur logis à enchainer les tâches ménagères.

Léa profitait de son poste pour étendre ses connaissances. Là, un article sur un safari en ces terres si mystérieuses et fascinantes du Mozambique. Là, la découverte de Pluton et enfin : la révélation, le combat féministe, elle avait sous les yeux une cause qui lui parlait. Elle, la fille abandonnée par un père alcoolique, la fille d’une maitresse-femme bafouée, la jeune fille aux espoirs de carrière brisés par le seul fait de son appartenance à la gente féminine ! Elle commença à courir les meetings, elle voulait se rendre utile coûte que coûte, quitte à être raillée par ces hommes et même ces femmes qui ne voyaient pas en quoi la femme aurait dû être l’égale de l’homme. Mais la nature la rattrapa. Elle accueillit en son sein son premier enfant, en ce début des années 30.

Elle qui n’était pas croyante, elle alla prier chaque jour… pour que ce ne soit pas une fille. Pas une nouvelle petite esclave ! Son vœu fut exaucé. Un petit garçon vint au monde en ce début d’année 1931. Elle bascula dans le monde des mères à qui incombent toutes les responsabilités inhérentes à l’enfant. Son mari lui, bien que travailleur et sobre, s’absentait de plus en plus de leur appartement, en dehors des descentes à la mine… Léa commença à soupçonner une, deux, puis un nombre incalculable de maitresses gravitant autour de son époux. Elle essaya bien quelques fois de lui faire entendre raison. Calmement tout d’abord, puis avec plus de force, de désespoir, mais la raison l’emporta et les conseils de sa mère aussi. Toutes deux ne voulaient pas faire endurer des années de misère, à l’issue incertaine, à ce petit garçon.

De guerre lasse, les infidélités de monsieur devinrent légion, logique après tout. Tous les hommes étaient ainsi ! Et puis celui-là, malgré tout, ne lui faisait pas subir ce que les autres femmes de son entourage vivaient à cette époque, les coups d’un mari violent sous l’emprise de l’alcool, pour lequel ils dilapidaient l’argent chèrement gagné ! Comme lui disait sa mère, « accepte-le ma fille, du moment que le charbon se consume dans le poêle »… Elle reprit le cours de son existence, entre le petit, son travail d’entremetteuse au journal, ses tracts à distribuer. Le temps aidant, la plaie s’atténuait. Elle en était sûre, l’avènement du front populaire allait donner le droit de votes aux femmes ! Enfin elle pourrait jouir des mêmes droits, être une citoyenne au même titre que les hommes!

La liesse fût de courte durée. Décidément, le sort s’acharnait encore sur sa condition : épouse et voilà tout ! Elle débuta une autre grossesse, moins clémente que la première. Il faut dire que cette fois, l’aigreur l’avait envahie. Elle ne se faisait plus d’illusions. Cet enfant allait définitivement la clouer au foyer. Un nouveau petit garçon vint agrandir la famille. Mais au contraire de son frère, vif et téméraire, il avait hérité d’une santé fragile et d’une grande timidité. Léa eut dès ce jour une relation privilégiée avec son petit dernier, lui qui avait tant besoin de protection, lui qui demandait tant d’affection… Elle aussi.

La France rentra en guerre. Léa, comme toute maman, voulut dès cet instant mettre en sécurité ses deux garçons. Cela était urgent car son ainé, friand de sensations fortes, se plaisait à courir les sites bombardés et son benjamin était toujours aussi faible. Elle saisit l’opportunité d’un collectif de protection à l’enfance pour envoyer ses enfants dans une ferme loin des grandes villes, qui sont toujours les cibles des obus ennemis. Il lui fut difficile de tenir, loin de ses deux raisons de vivre, mais Léa gardait tout de même espoir. Et puis le statut de mineur de son mari leur conférait un avantage, ils recevaient chaque mois un petit colis de produits de première nécéssité, la France, et par la suite l’Allemagne, ayant tant besoin de ces ouvriers qui faisaient tourner l’industrie de l’armement ! Léa traversa cette guerre douloureusement, comme tout être pétri de justice, de liberté. Elle apprit à se méfier des gendarmes, car comme touts détenteurs de pouvoir, ces derniers savaient dans quel étau ils pouvaient mettre une femme, seule la plupart du temps…

La France fut libérée. Enfin, Léa allait récupérer ses enfants, elle avait quitté des enfants, ils revenaient adolescents… Une félure s’était creusée après 6 ans de séparation, pas seulement avec ses garçons, avec son mari également. Elle étouffait dans cette mascarade de famille où elle agissait mécaniquement. Mais une bonne nouvelle éclaira son horizon, en ce 21 avril 1944, le droit de vote des femmes leur fut octroyé par le Général de Gaulle en reconnaissance de leur courage et de leur participation dans ce conflit ! Un an plus tard, Léa exerca son droit de citoyenne pour la première fois : le 29 avril 1945, elle mit son bulletin dans l’urne pour les municipales, un jour mémorable, celui qu’elle attendait depuis trente ans !

Le temps passa avec son lot de chagrins... L’ainé s’engagea dans l’armée le jour de ses 18 ans, un comble pour une passionaria de la paix ! Le plus jeune accumula les larçins, comme pour rattraper le temps perdu de l’enfance... Son mari décéda, comme tout mineur qui se respecte, un mois après sa mise en retraite. Enfin, sa mère, sa fidèle alliée, disparut de sa belle mort à l’orée de ses 100 ans !


Voila, je viens de vous conter la vie d’une femme qui a réellement existé, et qui m’est chère : celle de ma grand-mère. Ce qui me trouble, 109 ans après sa naissance, c’est qu’elle aurait pu être une contemporaine, à quelques droits près et pas des moindres ! Alors quand je lis çà et là que le féminisme ne sert à rien, j’avoue, je m’étrangle. Sans ces « hystériques » de féministes, auriez-vous pu avoir votre bac ? Avoir l’autorité parentale à part égale avec le papa ? Auriez-vous pu monter une entreprise (oui, j’en conviens, c’est toujours le parcours du combattant) ? Auriez-vous pu jouir du droit de vote ? Sommes-nous si différentes, femmes du 20e siècle et femmes du 21e ? J’en doute ! Alors, le combat est toujours d’actualité !!!


D.