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Le mot est lâché. Celui qu’on ne dit jamais, qu’on ne doit surtout pas dire sous peine d’être vue comme une mère absolument terrible, celui qu’on n’avoue pas même sous la torture par peur d’être mal comprise, voire reprise et déformée et soudain I am a monster.


Déjà à leur naissance je ne les aimais pas pareil.

Et plus avant encore, je n’ai ni vécu ni ressenti mes grossesses de manière identique. Celle de ma fille a été un cauchemar de son tout début à sa fin prématurée, celle de mon fils une longue ballade tranquille dans un paysage de cœur-cœur-paillettes et licornes.

Accouchements vécus différemment aussi. Césarienne en urgence pour l’une, traumatisante mais relativement bien vécue car bien accompagnée, AVAC pour l’autre, mal vécu, pas accompagnée, et qui reste à ce jour un souvenir plus qu’en demi-teintes.

Est-ce lié ? Je me suis souvent posé la question. Et ma réponse profonde est que non, ça n’est pas lié.


Quand ma fille est née, je ne me sentais pas mère. Je ne m’extasiais pas sur ses batailles. J’étais suspendue à elles. J’étais dans l’expectative. J’étais soignante improvisée, je n’étais pas mère. La seule chose qui m’a raccrochée à mon côté maternel a été de la tire-allaiter puis de l’allaiter. Il a fallu de longs mois, de très longs mois, pour que je m’autorise à me sentir mère et que je relègue cette soignante au fond de moi. Il a fallu presque 2 ans. 22 mois avant de libérer les vannes. 22 mois à retenir le déferlement.

Quand mon fils est né, je ne me sentais pas mère. J’étais de nouveau soignante, ressortie de derrière les fagots pour une raison obscure. La peur sans doute. La peur de l’inconnu, puisque tout était inconnu, puisque rien n’avait été « normal » pour mon aînée. La soignante est repartie dans son placard au bout de 3 mois environ. La mère a repris le dessus.

Est-ce lié ? Toujours pas. Ca joue, oui, indubitablement. Ca joue notamment sur le regard que je pose sur eux. Sur mes réactions aussi. Ca joue sur la manière dont je les couve, mais pas sur la manière dont je les aime.


Je ne les aime pas pareil parce qu’ils ne sont pas clones. Je ne les aime pas pareil parce que je n’ai pas une relation unique et bijective avec eux. Je ne les aime pas pareil parce qu’ils ont des caractères différents, des réactions différentes, des goûts différents, des rêves différents, des demandes différentes. Je ne les aime pas pareil parce que je n’ai pas la même relation avec l’un et avec l’autre, que je ne fais pas les mêmes choses de la même manière avec l’un et avec l’autre, que je ne partage pas les mêmes activités avec l’un ou avec l’autre, ni les mêmes réflexions, que je n’ai pas les mêmes affinités avec l’un et avec l’autre, qu’ils ne font pas vibrer les mêmes cordes en moi, qu’ils ne s’appuient pas sur moi de la même manière, qu’on ne partage pas les mêmes choses en nous, et que lorsqu’on partage les mêmes choses ce n’est pas pour les mêmes raisons ni de la même manière. Je suis deux mères en une parce qu’ils sont deux enfants pas en un. Et s’ils étaient 3, 4, 8, je serais 3, 4, 8 mères différentes. Et je les aimerais de 3, 4, 8 manières différentes.

On n’aime jamais ses enfants pareil. A moins de n’en avoir qu’un bien sûr.


Alors pourquoi est-ce si mal perçu si on en parle ? Pourquoi est-on socialement « obligé » de prétendre aimer ses enfants tout pareil, avec la même intensité notamment, d’avoir les mêmes affinités avec tous ?

Pourquoi diable ce tabou ? On est bien libres de ne pas aimer ou de ne pas s’entendre avec Tonton Gaston ou Cousine Henriette, avec la voisine aigrie ou avec cette connasse de Barbara qui réussit toujours impeccablement ce qu’elle entreprend pourtant, non ?

En quoi nos relations avec la chair de notre chair serait-elle différente ? A cause de ce magnifique instinct maternel qui est censé être livré avec nos chromosomes XX ? Parce que ne nous leurrons pas, les pères ne sont pas logés à la même enseigne là encore : un père qui préfère son fils aura l’excuse de mieux se reconnaître en lui, un père qui préfère sa fille aura l’excuse d’être sous le charme de ce petit bout de femme, un père qui préfère son aîné aura l’excuse de ne pas avoir l’instinct maternel qui le fait s’éclater à pouponner son benjamin… et cætera. Et j’utilise volontairement le terme « préférer » car c’est bien là que le bât blesse.

Lorsqu’on parle d’aimer différemment ses enfants, tout de suite on est renvoyé au fait qu’on préfère un de ses enfants à l’autre ou aux autres. Et ça, c’est le Mal. C’est le Mal parce qu’à moins d’être enfant unique, on a tous souffert à moment donné d’une complicité qu’on voyait d’un mauvais œil entre un de nos parents et un frère ou une sœur. On a tous connu la jalousie galopante de voir un frangin félicité pour une prouesse quelconque ou simplement pour avoir retenu sa poésie alors que la même chose effectuée par nous n’attirait qu’un vague « mmmh c’est bien » ; une sœur encensée pour sa beauté ou sa vivacité d’esprit alors que nous étions le vilain petit canard à la mèche rebelle et à la comprenette plus lente ; une cousine dont notre parent parlait avec une tendresse particulière dans la voix que l’on n’entendait pas lorsqu’il parlait de nous ; ou pire encore le petit voisin qui lui était si serviable avec ses parents, lui, alors que nous...

On est également renvoyé au fait, m’est avis, d’avoir nous enfant éventuellement eu une préférence pour l’un de nos parents. Source de culpabilité galopante et toujours sourde. Sans compter la question fatidique type trop souvent posée aux enfants par des adultes imbéciles « et tu préfères qui toi, ton papa ou ta maman ? ». Si l’on préfère l’un, c’est qu’on n’aime pas l’autre. Logique absolue et jusqu’au-boutiste de l’enfance. Et ça fait mal de se dire ça. Et encore plus quand on le transbahute tel que à l’âge adulte, sans avoir pris le temps nécessaire de se demander pourquoi ? Sans doute parce que la communication était plus aisée avec l’un, que l’autre était absent, que c’était toujours le même qui séchait nos larmes, …

L’amour que l’on porte à nos enfants nous renvoie directement à l’amour que l’on nous a porté enfant. Admettre de ne pas aimer ses enfants pareil, c’est valider tout ce qui nous a causé à nous enfants ces petites souffrances. C’est admettre d’avoir des préférences parfois. C’est admettre que parfois on les fera souffrir. C’est aussi admettre qu’ils sont chacun unique. Spécifique. Particulier. Merveilleux. Ou pas. C’est admettre d’avoir une faille. C’est admettre d’être humain en fait, et donc imparfait.


Alors non je n’aime pas mes enfants pareil. Oui je préfère faire certaines choses avec l’un et pour d’autres choses je préfère les faire avec l’autre. Oui je comprends mieux l’un et je travaille à mieux comprendre l’autre. Oui je suis plus à l’aise avec celle qui à appris à parler ses émotions qu’avec l’autre qui les balbutie et me laisse interpréter. Oui j’en frustre régulièrement un des deux, parce qu’on ne peut pas toujours contenter tout le monde, parce que tout le monde ne veut jamais la même chose en même temps. La seule chose qui importe, à mon sens, c’est d’être équitable. Que ce favoritisme puisque c’est de cela que l’on parle aussi, ne soit pas dirigé vers un seul. Qu’on se permette aussi de vivre à fond tout ce qu’on partage avec chacun d’entre eux en arrêtant de culpabiliser par rapport à l’autre. Parce que le tour de l’autre viendra forcément, et forcément aux dépends du premier. Exemple type, lors d’une bagarre où les deux se retrouvent en larmes. On fait quoi ? On se divise ? On ne console personne ? Ou on console en premier celui dont naturellement à l’instant T on estime qu’il a le plus de peine avant de se tourner entièrement vers l’autre ?

J’arrête là la réflexion. Mais je suis persuadée, vraiment, qu’à moins d’avoir un enfant unique, on ne peut pas prétendre en toute sincérité et honnêteté les aimer pareil, autant, sans aucune différence. Et je suis tout aussi persuadée que ça ferait fichtrement du bien à beaucoup qu’on puisse enfin avoir le droit de le reconnaître autrement qu’in petto.

B.