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Imaginez ceci :

Nous sommes en 2014. Vous êtes une femme blanche occidentale. Vous vous réveillez le matin dans votre maison ou votre appartement confortablement spacieux. Vous avez un emploi à plein temps ou à temps partiel qui vous permet de payer votre loyer ou rembourser votre emprunt. Vous êtes allée à l’école et vous avez peut-être également fait des études supérieures. Vous savez lire, écrire et compter. Vous avez une voiture et un permis de conduire. Vous avez suffisamment d’argent sur votre compte pour vous nourrir et vous vêtir. Vous avez accès à Internet. Vous pouvez voter. Vous avez un ou une petit(e) ami(e) que vous avez choisi(e), avec lequel/laquelle vous pourrez vous marier si tel est votre souhait avant de fonder ou non une famille. Vous pouvez marcher dans la rue habillée comme vous le voulez. Vous pouvez aller dans des bars ou des boîtes et coucher avec qui vous voulez.

Votre monde est un monde de liberté et de possibilités.

Puis vous prenez un journal ou allez sur la toile. Vous lisez des articles parlant de femmes en colère qui fulminent contre le sexisme et les inégalités. Vous lisez des expressions comme « culture du viol » ou « slut-shaming ». Vous froncez les sourcils et vous pensez : « Pourquoi sont-elles autant en colère ? Le sexisme n’existe plus. »


Maintenant imaginez ceci :

Nous sommes en 2013. Vous êtes une femme pakistanaise de 25 ans. Il y a quelques mois, vous avez épousé l’homme que vous aimez. Un homme que vous avez-vous-même choisi. Vous êtes enceinte de votre premier enfant. Vous imaginez la vie qui vous attend, pleine d’espoir et de bonheur. Soudain, vous et votre mari êtes violemment séparés. On vous bat tous les deux à coups de briques et de matraques. Vous ne pouvez pas vous défendre. Vous ne pouvez pas vous enfuir. Personne ne vient à votre secours. Alors que votre vision se brouille, vous levez les yeux et vous croisez le regard d’un de vos agresseurs : c’est votre père.

Nous sommes en 2013. Vous êtes une femme indienne de 23 ans. Vous êtes étudiante en kinésithérapie et une belle carrière s’offre à vous. Vous êtes assise dans un bus privé, vous rentrez seule chez vous par une chaude soirée de Décembre. Vous regardez par la fenêtre le paysage de New Delhi qui défile, vous vous sentez bien. Soudain, vous recevez un coup violent à l’arrière de votre tête et vous vous effondrez au sol. Un groupe d’hommes inconnus fait cercle autour de vous. Ils vous frappent encore et encore et encore avec une barre métallique jusqu’à ce que vous sentiez le sang remplir votre bouche. Vous priez pour une mort rapide. Et vous mourrez, mais pas dans l’immédiat. Vous êtes violée, battue, torturée, violée à nouveau, battue à nouveau, torturée à nouveau, et le calvaire continue encore et encore. Votre agonie est longue et douloureuse.

Nous sommes en 2014. Vous êtes une jeune fille nigérienne de 13 ans. Mais vous ne vivez plus au Niger. Vous vivez à présent dans le pays voisin, le Nigéria, assise sur un petit lit, dans une petite pièce d’un petit appartement surplombant la ville de Kano. Vous n’avez pas le droit de partir. Votre ventre est enflé par l’hôte indésirable qui y grandit. Vous n’aviez pas le choix. Le père est un homme dans la quarantaine. Un homme d’affaires. Il vous a achetée pour être sa femme. Vous étiez une gamine sans le sou et sans éducation quand il est venu vous chercher. Vous ne voyez pas quelle autre vie vous auriez pu avoir. Votre famille n’en voyait pas d’autre non plus : juste une bouche de moins à nourrir pour eux. Votre corps est encore celui d’une enfant, et il se distend à en éclater sous la pression exercée par celui qui grandit en vous. Vous avez l’impression que vous allez vous ouvrir en deux. Vous ne vous demandez pas si vous allez survivre à l’accouchement. Quelque part vous ne le souhaitez pas.


Ces récits sont des versions romancées de faits réels vécus par des femmes réelles vivant dans notre monde actuel. Ils font suite aux 250 ans de lutte, menée par des femmes et des hommes, pour que les femmes aient les mêmes droits que les hommes afin que de telles injustices et violences liées au genre ne se produisent plus. Au cours de ces 250 ans, des militants – féministes, femmes et hommes confondus – ont été emprisonnés, battus, torturés, tués parfois, dans le cadre de leur lutte pour l’égalité. Ils ont lutté avec leurs stylos et de l’encre et des imprimés ; ils ont lutté avec leurs voix ; ils ont lutté avec leurs corps ; ils ont lutté au travers de l’art et de la musique ; ils ont lutté dans les tribunaux et au sein de gouvernements où ils ont là encore lutté pour être admis.

Ils l’ont fait pour que les femmes ne soient plus considérées comme des biens, comme du bétail, comme des utérus ambulants, comme des objets sexuels, comme des punching-balls ou comme des imbéciles immatures et irresponsables. Ils l’ont fait non seulement pour eux-mêmes, mais pour leurs filles, les filles de leurs filles et toutes les filles à venir. Ils l’ont fait pour des femmes qu’ils ne rencontreraient jamais, des femmes qui vivaient dans d’autres pays, par delà les océans, par delà la terre entière et par delà le temps.

Ils l’ont fait pour que des femmes comme moi – une femme blanche occidentale – puissent aller à l’école et à l’université ; qu’elles puissent apprendre à lire, à écrire, à maîtriser la pensée critique ; qu’elles puissent avoir un diplôme ; qu’elles puissent travailler et percevoir un salaire égal à celui d’un homme occupant le même emploi ; ils l’ont fait pour que je puisse être assise là devant mon propre clavier et que je tape tout ceci.


Le féminisme est un mouvement pour la liberté, l’égalité, le choix, l’amour, la compassion, le respect, la solidarité et l’éducation.
Nous pouvons débattre, nous pouvons ne pas tomber d’accord, nous pouvons même peiner parfois à comprendre les choix et les points de vue des autres, mais ces valeurs centrales du mouvement n’ont jamais changé et ne changeront jamais.

C’est pour ça que je suis féministe.


Si vous avez l’impression que jusqu’ici vous avez vécu sans avoir jamais subi ne serait-ce qu’une forme infime de sexisme – sur une échelle qui peut aller de vous sentir gênée quand un homme vous apostrophe dans la rue à avoir peur de rentrer seule chez vous de nuit dans un coin isolé – et que tous les hommes de votre vie vous traitent avec amour et respect, alors je vous le dis : je suis heureuse pour vous. Si vous pensez que vous n’avez pas besoin du féminisme, alors c’est une victoire pour le mouvement. Vous avez réalisé tous les rêves que toute suffragette ayant été gavée de force en prison et toute sorcière ayant été brûlée à l’échafaud ont fait pour vous un jour.

Mais prenez quand même un instant pour songer à la vie de la femme pakistanaise battue à mort par sa propre famille pour avoir épousé l’homme de son choix. Ou à la vie de la femme indienne qui a été violée, battue et assassinée dans un bus par un groupe d’hommes. Ou à la vie de la petite fille du Niger vendue à un homme trois ou quatre fois plus âgé qu’elle et obligée de porter en son sein un bébé qui risque de la tuer en venant au monde. Ont-elles encore besoin du féminisme ?


Et prenez peut-être aussi un instant pour réfléchir à ceci : même dans notre monde occidental, libéral, pourquoi seulement 24% des postes de direction sont-ils tenus par des femmes ? Pourquoi davantage de femmes que d’hommes sont-elles victimes de violences conjugales ou même sont-elles tuées chaque semaine par leur compagnon ou leur ex-compagnon ? Pourquoi y a-t-il toujours un écart de salaire (en Grande-Bretagne spécifiquement) de 15% entre femmes et hommes, à emploi égal et temps de travail égal ?

Et si on parlait à un niveau culturel ? N’avez-vous jamais remarqué que les jurys d’émissions grand public comptent souvent un membre féminin pour 4 ou 5 masculins ? Que presque tous les produits lights et les substituts de repas visent une clientèle féminine ? Que nombre de magazines et campagnes publicitaires utilisent un visuel sexualisé ou pornographique d’une femme pour vendre des infos ou des produits n’ayant rien à voir avec le sexe ?

Ou peut-être à un niveau personnel : qu’est-ce qui guide votre choix vestimentaire, votre volonté ou le fait que vous ne vous sentiriez pas « féminine » si vous ne respectiez pas certains codes ? Vous couvrez votre corps parce que vous le voulez, ou est-ce parce que vous seriez gênée ou auriez honte si un homme vous reluquait ? Vous vous épilez les aisselles et les jambes parce que vous le voulez, ou est-ce parce que vous seriez « moche » si vous ne le faisiez pas ? Vos parents vous habillaient-ils en rose quand vous étiez bébé parce qu’ils aimaient cette couleur, ou était-ce parce que vous étiez une fille ? Vous voulez avoir des enfants parce que vous le voulez réellement, ou est-ce parce que vous êtes une femme et que c’est naturel ?


Quand vous vous regardez dans le miroir le matin, vous voyez vous à travers votre propre regard, ou à travers les regards qui se poseront sur vous dès que vous franchirez votre porte ?

Le fait est, que cela vous plaise ou non, que vous vivez toujours dans un monde où le genre importe. Où le genre ne contrôle pas seulement tous les aspects de votre vie, mais également la vie de toutes les femmes du monde. Chaque seconde, un enfant naîtra fille dans un pays où elle sera persécutée tout le restant de sa vie à cause de ce hasard biologique aléatoire. Alors avant de brandir votre panneau antiféministe fièrement et de sourire à votre prise de position et votre influence, ne pensez pas à ce que le féminisme peut faire pour vous, mais à ce qu’il peut faire pour cette fille spécifiquement. Elle a besoin que quelqu’un la soutienne. Et ce quelqu’un pourrait être vous.


Ceci est une réponse aux groupes ‘Women Against Feminism’ présents sur Tumblr et Facebook.

Les histoires des femmes mentionnées dans ce billet ont été trouvées sur ces sites :

http://feminist.org/blog/index.php/2014/05/29/pakistani-woman-stoned-to-death-for-marrying-a-man-of-her-own-choosing/
(équivalent français : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2014/05/28/une-jeune-pakistanaise-lapidee-pour-un-mariage-d-amour_4428195_3216.html)

http://feminist.org/blog/index.php/2013/01/02/indias-tipping-point-death-of-rape-victim-sparks-global-outrage/
(équivalent français : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/12/28/inde-l-etat-de-la-victime-d-un-viol-collectif-se-deteriore-gravement_1811239_3216.html)

http://www.bbc.co.uk/news/world-africa-27619295
(je n'ai pas trouvé de source française reprenant cet article, voici donc deux liens autres, traitant pour l'un de la problématique des "usines à bébés" au Niger, et pour l'autre des mariages dits "précoces", doux euphémisme s'il en est)

Les autres faits et statistiques viennent d’ici :

http://www.independent.co.uk/news/world/international-womens-day-2014-the-shocking-statistics-that-show-why-it-is-still-so-important-9177211.html


 

Commentaire de Mia, posté le 25 juillet 2014 :

Nous sommes en 2010. Vous êtes une jeune femme blanche, classe sociale et éducation supérieures. Vos parents vous ont inculqué l’égalité des sexes. Vous êtes devenue sexuellement active relativement tôt et vous en profitez pleinement, par choix, vous avez au un nombre de partenaires sexuels supérieur à la moyenne des jeunes femmes de votre âge. Toujours dans le respect de vous-même et des autres, toujours en évitant les risques. Vous étudiez dans l’une des meilleures universités du pays, qui propose même des cursus d’études du genre, pourtant tout le monde pense que vous êtes une trainée et vous traite en fonction. Des gens que vous ne connaissez pas pensent que vous êtes une trainée. Même si vous partez une année à l’étranger, dans le cadre d’un échange, votre réputation vous précède et les quelques étudiants de votre université déjà sur place la connaissent. Ils sont surpris de découvrir en vous une personne plutôt équilibrée et vous racontent pas le menu tout ce qui se dit de vous. Vous savez qu’on qualifierait un homme ayant les mêmes comportements que vous de simple « séducteur », mais quant à vous vous êtes une « pute ». Ca ne vous blesse même plus, vous avez l’habitude.

Nous sommes en 2012, et vous vous installez avec un homme que votre réputation n’effraie pas. Vous voulez choisir votre propre contraception, celle qui vous convient, car la pilule vous fait prendre trop de poids, quand bien même vous en avez changé plus de 5 fois au cours des dernières années, sur les conseils de gynécologues plus ou moins condescendants. Vous devez rencontrer plusieurs professionnels de santé avant d’en trouver un qui accepte finalement de vous poser un stérilet au cuivre, les autres ayant refusé car vous étiez nullipare. Vous vous êtes renseignée, vous savez que cela ne présente pas plus de risques qu’une contraception hormonale pour votre fertilité. Vous êtes écœurée à chaque fois qu’ils choisissent d’ignorer le fait que vous fumez et que les hormones augmentent significativement votre risque de faire une attaque. L’homme qui vous pose votre stérilet au cuivre est le premier gynécologue à ne pas vous juger par rapport à votre passif ou se poser en gardien de la moralité. Il vous dit que c’est la première fois qu’il va pratiquer ce geste sur une femme n’ayant pas encore eu d’enfant, notamment parce que les femmes de votre âge sont rarement au courant des alternatives à la pilule.

Vous découvrez tous les deux qu’il y a tout lieu de pratiquer une anesthésie locale pour que la procédure soit indolore pour vous en tant que nullipare. Il en informera ses collègues par la suite. On ne leur a pas appris ça au cours de leurs études. Une de vos amies n’aura pas cette chance. Elle s’évanouira de douleur au cours de l’intervention car son gynécologue n’aura pas estimé nécessaire de pratiquer cette anesthésie locale, bien qu’elle le lui ait spécifiquement demandé. Quand c’est terminé, vous avez mal mais vous vous sentez soulagée : pour la première fois, vous n’aurez pas peur tous les mois et votre corps ne subira plus d’effets secondaires liés à votre vie sexuelle.

Nous sommes en 2014, vous avez le sentiment qu’au cours des deux dernières années vous avez réellement été actrice de votre suivi gynécologique, contraception incluse ; vous êtes fière d’avoir eu la force de vous opposer au monde médical et à la société et de trouver la solution qui vous convient. Vous vous rappelez que votre mère est féministe, et bien que quelques années auparavant vous ne compreniez pas en quoi cela consistait, vous avez maintenant pris la mesure de tous les obstacles que la société place sur votre chemin à chaque fois que vous tentez de prendre une décision personnelle éclairée ; vous réalisez que la route vers l’égalité est encore en friche. Vous réalisez aussi que le système de jugement de valeur est appliqué à la fois par les hommes et par les femmes, dans la vie de tous les jours et dans le milieu professionnel médical au sens large.

Ceci n’est pas une version romancée de ma vie personnelle, juste la réalité brute d’une jeune femme blanche privilégiée qui ne rentre pas exactement dans les cases prévues pour elle par notre société « évoluée ». Alors merci pour cet article. Nous avons tous besoin de plus de féminisme, et la bataille n’est pas gagnée non plus dans nos pays occidentaux.


 

Article et commentaire d'origine publiés les 21 et 25 juillet 2014 sur le blog I wanted wings :
http://iwantedwings.wordpress.com/2014/07/21/a-response-to-women-against-feminism/

Traduction effectuée par B. pour http://vmleblog.canalblog.com/