L'Irlande, l'autre pays des moutons respectés et des brebis bafouées.

Quand un mur est dressé, ancré, il a un côté rassurant même pour ceux qui l'abhorrent. On connaît ses pierres, la solidité du mortier, on peut évaluer sous quel angle l'aborder afin de mieux le franchir.

Mais quand ses fondations sont mouvantes, évolutives, c'est là qu'il fait peur.


L'Irlande est catholique. Conservatrice. Une pure et dure. On connaît les Magdalene Sisters ; on s'est ému en juin dernier de la fosse commune de quelques 800 bébés découverte à Tuam, dans un ancien couvent ; on connaît sa position sur l'avortement, illégal sauf en cas de danger immédiat pour la santé physique de la mère (le viol, l'inceste, la détresse, pffrt c'est psychologique, ça n'est pas valable) ; on sait aussi que les violences conjugales y sont 5 fois plus nombreuses que les vols de voiture, et qu'il s'en produit un épisode toutes les 19 minutes.


On sait aussi (ou pas, mais on saura) qu'elle fût précurseur en matière d'accouchement dirigé de par le Protocole de Dublin ou protocole O'Driscoll (1969).


Protocole qui fixa à 12 h la durée maximale d'un accouchement normal, gravant dans la pierre la dilatation acceptable (1cm par heure), qui fit passer 11 ans plus tard la durée maximale envisageable à 10h, logique mathématique oblige avant que le chiffre ne tombe à 8h en 2004 (temps moyen alloué pour un service obstétrical, management oblige).

Protocole qui recommandait que la femme sache "se tenir", bienséance oblige, et péridurale nouvellement disponible tombant à pic (gérer la douleur, c'est aussi gérer l'expression de la douleur).

Protocole qui introduisit aussi la rupture artificielle des membranes comme moyen d’accélérer le processus et la surveillance du rythme de la dilatation (touchers vaginaux) et, en cas de dilatation trop lente, administration d’ocytocine de synthèse jusqu'à obtention du rythme parfait.

Protocole enfin qui a institué le monitoring fœtal continu.

Inutile de préciser que ce protocole fit école, si ?


Mais revenons à nos moutons. Et à nos brebis.

On saura également maintenant, grâce au jugement rendu le 1er août, que « The midwife [is] the person entitled, authorised and qualified to make the decision », littéralement « la sage-femme est la personne compétente, autorisée et qualifiée pour prendre la décision ». Ou encore qu’en cas de décision à prendre pendant le travail/l’accouchement, seul l’accoucheur est jugé compétent à la prendre. Pas la parturiente. Et ce en dépit de la National Consent Policy, équivalent peu ou prou de notre loi Kouchner, et bien que cette première annule la validité du refus libre et éclairé de la patiente s’il y a danger pour l’enfant.  

Au cœur des débats, le cas d’une jeune femme, porteuse du streptocoque B, sur laquelle la sage-femme a décidé unilatéralement de pratiquer une rupture des membranes, intervention qui s’est soldée en procidence du cordon en même temps que s’engageait la tête du bébé, le afin que soit pratiquée une césarienne d’urgence. La jeune femme a décidé de porter plainte. Elle a donc été déboutée officiellement. Créant ainsi un précédent et validant d’un point de vue du Droit la validité de l’accouchement dirigé tout en enterrant la notion de consentement de la patiente. Et piétinant encore un peu plus les droits des femmes dans un pays où ces droits sont encore balbutiants et où finalement peu est acquis.

L’Irlande est dans le collimateur du Comité des Droits de l’Homme des Nations-Unis. 19 points soulevés de non-respect de droits civils et politiques, avec un lourd accent sur le non-respect des droits ou de violences faites aux femmes enceintes (notamment sur le droit à reconnaissance et réparation des violences subies par les Magdalene Sisters ou la pratique quasi systématique de symphisiotomies/pubioctomies dans des cas où une césarienne était nécessaire, la politique étant alors de préférer briser le bassin des femmes afin de permettre de nombreuses naissances successives plutôt que de fragiliser l’utérus).


Je ne doute pas qu’il se trouvera des personnes qui jugeront sommairement cette affaire et trouveront ridicule le combat de cette mère pour que soit reconnu le mal qui a été fait. Ou que cela n’a que peu à voir avec les droits des femmes.
Je ne doute pas non plus qu’il se trouvera des personnes pour juger que cela ne peut pas arriver en France.
Je ne doute pas non plus qu’il se trouvera d’autres personnes qui utiliseront cette affaire hors contexte pour appuyer leur combat pour la généralisation de l’accouchement naturel stricto sensu. Parce que n’en déplaise aux premiers, ce genre de choses se produit aussi en France (qui adhère à l’école du protocole O’Driscoll), tous les jours, ce qui valide en partie le combat de ces derniers. On peut argumenter sur l’échelle d’invasivité des gestes pratiqués sans information et/ou consentement de la patiente, le fond est le même. Et les soignants sont quasi-inattaquables.

Qui est en droit de prendre des décisions concernant le corps de la femme ?
Est-on vraiment dans un pays libre lorsqu’on ne peut choisir librement sa contraception, lorsqu’il est encore de nos jours difficile d’envisager l’avortement sans rencontrer de censeurs et d’avorter dans les délais les plus courts, dans le respect de nos droits légaux, et dans le respect de notre intégrité physique et psychique ?
Est-on vraiment dans un pays libre lorsqu’il faut encore se battre pour accoucher dans le respect de nos choix quels qu’ils soient et non selon l’agenda d’une équipe soignante ? Quand des gestes techniques invasifs et non nécessaires comme le décollement des membranes voire la rupture des membranes et l’épisiotomie sont pratiqués de manière routinière et sans information ni consentement préalable de la patiente ? Quand le travail peut être accéléré au bon vouloir de l’équipe médicale et que la péridurale est elle aussi soumise à ce bon vouloir (parfois c’est trop tôt, parfois c’est trop tard, parfois c’est refusé, parfois c’est obligatoire, parfois c’est trop peu dosé, parfois c’est au contraire sur-dosé ce qui permet plus facilement ensuite d’effectuer des gestes non consentis comme les épisiotomies) ?


A qui appartient le corps de la femme ?

femme-corps

B

Sources :