extrait video capture ecran copyright Peggy Sue



La vidéo d’une new-yorkaise compulsant 10H de harcèlement de rue fait couler beaucoup d’encre ces derniers jours. Encre pour libérer la parole de victimes, encre pour attaquer les fondements de la vidéo, encre pour dénigrer la démarche, encre pour démentir que le harcèlement de rue soit un problème de société… beaucoup d’encre.
Ce matin je suis tombée sur la chronique de Peggy Sastre, disponible ici : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1271143-harcelement-de-rue-un-concept-qui-me-laisse-perplexe-pour-4-raisons.html
Sa chronique m’ayant laissée perplexe (doux euphémisme), je voulais donc la reprendre point par point pour y répondre rapidement.

  • « Pourquoi un jugement de nature sexuelle et l'expression de ce jugement, cherchant bien entendu à initier une interaction de nature sexuelle, serait-il plus oppressant que tous les autres types d'interactions, tous les autres types de jugements plus ou moins verbalement exprimés ? À part à faire du sexe un élément exceptionnel, pour ne pas dire sacralisé et sanctuarisé, de notre quotidien ? »

Un jugement de nature sexuelle et son expression imposée fait du sexe un élément imposé par l'un et subi par l'autre. Le sexe n'a pas à être imposé. Point. Vous pouvez aussi vous renseigner sur l'expression "culture du viol" quitte à faire des recherches documentaires et des chroniques basées sur des faits et non des impressions.

  • « La seconde, c'est que le choc, la peur, que peut susciter le harcèlement de rue est absurde, tant l'écrasante majorité de ces interactions ne sont en aucun cas le prélude à des agressions sexuelles caractérisées. »

Je vous conseille un changement de paradigme. L'écrasante majorité des viols sont commis post-insistance, post-harcèlement. Comment dès lors s’étonner que le harcèlement fasse peur ? Nous vivons dans des sociétés où le corps de la femme ou plus exactement la nudité/disponibilité sexuelle de la femme sont objetisés en permanence. Il n’est qu’à regarder les medias pour s’en apercevoir. Nous vivons dans une société où l’on apprend aux hommes que non veut parfois dire oui et où l’on apprend aux femmes à passer au-dessus de leur non-envie de sexe pour satisfaire les besoins de ces messieurs. Et vous trouvez anormal que les femmes confrontées aux envies subites et imposées par les hommes aient peur ?
 Vous pouvez aussi vous renseigner, là encore,  sur les termes "oppression systémique" et "culture du viol" et sur la problématique du raisonnement "Not All Men".

  • « Je rappelle en passant que l'exhibitionnisme ne l'est même pas (ndlr : un prélude à une agression sexuelle), que le "frotteurisme" ne l'est même pas non plus, si on veut pousser le bouchon encore plus loin. »

L'exhibitionnisme et les attouchements (le nom correct pour "frotteurisme") sont répréhensibles par la loi. L'agression verbale aussi. Vous ne pouvez par exemple pas traiter publiquement n'importe qui de n'importe quoi en toute impunité. En revanche vu l'accueil réservé globalement aux agressions sexuelles abouties, il est facile de comprendre que les victimes de ces autres types d'agression fassent le non-choix de fermer leur gueule. Et non ça ne rend pas ces agissements acceptables ni tolérables, et encore moins justifiables.

  • « D'un côté, on dénonce (sans nul doute à bon escient) le sexisme et la discrimination sexuelle – le traitement différencié, inégalitaire des hommes et des femmes – tout en admettant que les hommes et les femmes n'ont pas le même usage, le même rapport à la ville et aux interactions sociales qui peuvent s'y produire.
    Comment peut-on vouloir combattre la manifestation inique d'une différence, en partant du principe même que cette différence existe – que si le "harcèlement de rue" est un problème, c'est que les hommes et les femmes n'envisagent et ne vivent pas l'espace public de la même façon ? Cela me paraît incompréhensible, intrinsèquement voué à l'échec. »

« On » n’admet pas que les femmes et les hommes n’aient pas le même usage de la ville. « On » le dénonce. « On » dénonce le fait que la ville soit pensée par et pour les hommes et accaparée par les hommes, à l’image de ce que le géographe Yves Raibaud expliquait dans cet article : http://next.liberation.fr/sexe/2014/06/03/les-males-sont-en-rues_1032848. Pourquoi donc à votre avis les hommes et les femmes ne voient pas l’espace publique de la même manière ? Pour un sexe l’espace public est utilisé comme terrain de chasse, pour l’autre il est vécu comme terrain de proie, comme un terrain où la femme n’a tout simplement pas sa place à moins d’être « de petite vertu ». Et tant que le harcèlement de rue est toléré voire même perçu comme tolérable (par les hommes non-égalitaristes et par les femmes qui n’ont pas été confrontées de près ou de loin aux problèmes engendrés par cette domination directement patriarcale), ça sera le cas. Tolérer ou accepter le harcèlement de rue, c’est tolérer que les femmes n’aient pas leur place dans la rue à moins d’être sexuellement disponibles, ce qui n’est pas l’intention des femmes allant tous les jours travailler, acheter une baguette, faire un jogging, se faire une toile, boire un verre ou chercher leurs enfants à l’école. Mais c’est sûr qu’en s’appuyant sur des prémices faussées, on ne peut qu’aboutir à l’incompréhension qui est vôtre effectivement.

  • « La quatrième, découlant de la précédente, c'est que j'ai souvent l'impression que le caractère problématique du harcèlement de rue ne naît pas d'une volonté de neutraliser sexuellement l'espace public (à la limite, cela pourrait être une solution...), mais de le plier aux exigences, aux stratégies féminines. De remplacer une ancienne discrimination par une nouvelle, une ancienne inégalité par une nouvelle – et d'ouvrir la voie à une nouvelle ségrégation. »

Vous avez l’impression. Et effectivement ce n’est qu’une impression. La dénonciation du harcèlement de rue vise non pas à neutraliser sexuellement l’espace public (quoique…) mais à le rendre aussi sûr pour les femmes qu’il le serait pour un homme lambda. Il n’est pas question de le plier aux exigences des féministes, ou de remplacer une inégalité par une autre, il est question de le rendre égalitaire justement, ce qu’il n’est absolument pas à l’heure actuelle. Quant au terme de « nouvelle ségrégation », il me laisse pantoise à plusieurs niveaux honnêtement. Vous souhaitez vraiment vous engager sur la pente glissante de la comparaison avec la ségrégation institutionnalisée dont ont pâti par le passé des pans entiers de l’humanité basée uniquement sur la couleur de leur peau ? Vraiment ?

  • « Qu'au fond du fond, le problème avec le harcèlement de rue, c'est qu'il est justement le fait "d'hommes de la rue" – plutôt pauvres, plutôt désœuvrés, plutôt immigrés de fraîche date – et que cela ne colle absolument pas avec l'hypergamie – le fait de se mettre en couple, à plus ou moins long terme, avec quelqu'un d'un statut (social, intellectuel) plus élevé que le sien – dont sont encore très majoritairement familières les femmes. »

Ce serait presque « drôle » si ce n’était aussi puant de sous-entendus raciaux. Selon vous, les femmes, et donc vous-même puisque vous en êtes une, sont toutes intéressées, et cette chasse au parti intéressant serait livrée avec la paire de chromosomes XX ? Le harcèlement de rue n’est pas le fait d’une certaine catégorie ethnique ou socioprofessionnelle. Il n’a pas d’âge, il n’a pas de portefeuille ou de CV-type. Il est le fait d’une absence d’éducation, d’une absence de filtre moral, d’une absence fondamentale de respect. Ces caractéristiques peuvent se retrouver chez n’importe quel homme. N’importe où sur la planète. Ce sont des caractéristiques acquises, enseignées de pair avec l’acception générale de la virilité, de la domination de l’homme sur la femme, du statut inférieur de la femme et de l’appropriation du corps de la femme, réceptacle de l’homme mais non être humain à part entière et à ce titre digne de droits.

  • « Le législateur pourrait ainsi statuer qu'il n'est pas souhaitable, en termes "d'intérêt général", de vivre dans une société où l'on peut considérer, parfois, les femmes comme de purs objets de désir sexuel immédiat et faire de temps en temps le choix d'exprimer verbalement une telle considération. Qu'il faut donc rendre cette expression a minima délictueuse – et, bien sûr, l'appliquer à tout le monde, toutes orientations sexuelles confondues. »

Libre à vous d’apprécier être considérée comme un « pur objet de désir sexuel immédiat ». Libre aussi aux femmes autres que vous de ne pas apprécier. Libre aussi aux femmes autres que vous d’avoir le droit de ne pas se voir imposer d’être des « objets de désir sexuel immédiat ». Si à titre personnel ça ne vous pose aucun souci d’être perçue comme un vide-couilles sur pattes disponible à l’envi, c’est votre choix et votre liberté. Mais n’ayez pas la prétention de parler au nom de toutes les femmes de la création. Au-delà de ça, je ne crois pas à la législation pour réparer les dommages de siècles de domination et impunité masculine institutionnalisée. Je crois à l’éducation. Au dialogue. A l’échange. A la suppression à moyen terme de ces stéréotypes des genres qui nous enferment dans des schémas force vs faiblesse ou dominant vs dominé ou insensibles vs hypersensibles, suppression qui libèrera autant les hommes que les femmes. Je crois aussi que le fait de trouver le harcèlement de rue normal et acceptable en tant que femme, c’est avoir une bien piètre opinion des hommes au sens large, une bien piètre appréciation de leur capacité d’écoute, d’empathie, et de changement. Mais peut-être n’est-ce qu’une impression.


B