extrait de "Mauvaises filles" - http://www.lamanufacturedelivres.com/le_site/Mauvaises_filles.html

 

Aujourd’hui 17 décembre, c'est la Journée mondiale de lutte contre les violences faites aux travailleurs et travailleuses du sexe. Ou, pour celle(ux) qui  glapissent à cette appellation, la Journée mondiale de lutte contre les violences faites aux putes. Les putes, ces personnes contre lesquelles il est de si bon ton de s’indigner, si politiquement correct de déclarer qu’on est contre, qu’on est pour l’abolition de la prostitution, parce que quand on est étroit d’esprit et très binaire, une pute en vaut une autre, tou(te)s dans le même panier, la problématique est la même pour tous les cas de figure, c’est si commode. Bref.

 

Parmi ces violences, on retrouve des rapports sans préservatif contraints, des violences physiques, des viols, des séquestrations et menaces de mort, des violences institutionnelles et des violences policières, des meurtres... La grande majorité de ces violences ne font pas l’objet d’un dépôt de plainte, ce qui n’est guère étonnant, puisque la Police est plus souvent qu’à son tour contre les putes, à coup de contrôles, d’humiliations ou d’arrestations arbitraires pour trouble à l’ordre moral des bon(ne)s citoyen(ne)s. On me souffle « impunité des coupables » dans l’oreillette. Et oui, c’est le bon terme.

 

Par ailleurs on constate une montée de l’intolérance envers les putes, que ce soit intolérance directe des riverains ou intolérance politique à travers la multiplication d’arrêtés municipaux anti-prostitution, Toulouse récemment, mais aussi Lyon, Lille, Bordeaux...  Les putes gênent. Elles font désordre. Les bonnes consciences disent que c’est parce que la prostitution est une violence et qu’il faut éradiquer cette violence. Mais éradiquer la violence dans le travail sexuel ou dans l’exploitation sexuelle, ce n’est pas éradiquer les putes, si ? Cela dit c’est certainement plus simple et plus rapide. On veut du résultat. On veut de la bonne conscience. Les droits fondamentaux, ça, c’est trop complexe, trop compliqué. Trop profondément politique aussi. Moins spectacle. Moins buzz. Ecouter la parole des concerné(e)s aussi, c’est trop compliqué. Et puis surtout on sait mieux qu’elleux ce qui est digne et bon pour elleux.

 

Il y a eu tellement de battage médiatique ces derniers temps autour par exemple de la proposition de loi visant la pénalisation du client. Tant d’âmes charitables, samaritaines à deux balles, ont défendu ce principe : pénaliser le client, c’est lutter contre la marchandisation des corps, c’est lutter contre les trafics et les exploitations, c’est sauver les putes. Angélisme ou connerie, entre les deux mon cœur balance. Sur le papier ça fait bien, ça fait propre, mais si on habitait en Théorie ça se saurait.
Cette si altruiste proposition de loi a déjà des effets délétères alors même qu’elle n’est pas encore votée :  les putes se rendent dans des lieux plus reculés, plus cachés, se retrouvent encore plus exposé(e)s à la violence et ne peuvent plus prendre le temps de négocier ou choisir leurs clients parce que la négociation c’est du temps, l’étude du potentiel client aussi, et le temps c’est le risque de se faire repérer, contrôler, arrêter. Mais c’est sûr, là encore, les putes sont moins visibles du coup. L’honneur et la morale sont saufs.

 

Une dimension sexiste, homophobe et transphobe, mais également une dimension raciste : régulièrement, ce sont de véritables rafles qui sont menées, comme celle du 19 novembre dernier au Bois de Boulogne, visant des travailleur(se)s migrant(e)s sans-papiers, rafles auxquelles s'ajoutent des contrôles d’identité injustifiés, des arrestations au motif de racolage, visant tout particulièrement les mêmes personnes migrantes, pourtant présentées par ailleurs comme uniformément victimes de la traite, vous savez cette traite qui concerne absolument toutes les putes si l’on en croit les abolitionnistes, cette traite qui est clairement un fléau (et je suis bien d’accord sur ce point) et ces victimes donc qu'il conviendrait, pour leur bien, de renvoyer dans leurs pays d'origine (n'est-ce pas) ? Sérieusement ? Pour leur bien ? Ou là encore pour sauvegarder l’honneur et la morale ?

 

Je ne sais pas s’il est besoin de le rappeler, mais dans le doute allons-y gaiement : les clients des putes c’est qui ? A part des hommes qui sont aussi bien ouvriers que ministres, aussi bien jeunes que vieux, qui sont souvent mariés ou l’ont été, qui ont même souvent dans leur portefeuille d’où ils sortiront de quoi régler la passe une ou deux charmantes photos de leurs gosses et parfois celle de madame, qui ont des mères, des sœurs, des copines, des femmes ? Ca dérange de se dire ça. Ca dérange encore plus de se dire que le connard qui a collé deux yeux au beurre noir à une pute la veille avant de la forcer à une fellation est peut-être notre père, notre frère, notre conjoint…
La morale.

 

Résultat direct donc de ces différentes politiques et toujours sous le pieux prétexte de lutter contre l'exploitation des putes, c'est leur répression directe qui s'organise, avec des conséquences en termes de précarisation, d'augmentation des violences, de dégradation de leur santé par impossibilité de suivi par les organisations de terrain et d’encore et toujours plus d’invisibilité, sans oublier la peur quotidienne des forces de l’ordre, peur encore accentuée quand on est sans-papiers et donc expulsable.

 

A l’occasion de cette Jounée mondiale, Médecins du Monde appelle à :
- garantir à toute personne victime de violence, un accès effectif à la justice, aux droits et aux soins ;
- lutter contre la stigmatisation des travailleur(se)s du sexe ;
- abroger sans délai le délit de racolage passif ;
- renforcer la lutte contre la traite et la violence ;
- rejeter toute pénalisation des clients qui plongerait les travailleur(se)s du sexe dans une situation de plus grande précarité, les exposant davantage aux risques de violences.

 

Sont également organisées des manifestations, à Paris, Lyon et Toulouse, à l’appel notamment du STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel ) et de Médecins du monde, pour dire non à toutes les violences, y compris institutionnelles et policières.

 

Thierry Schaffauser, lui, n’y sera peut-être pas quoique j’en doute. Membre fondateur du STRASS, il a en effet été victime dans la nuit de lundi à mardi de violences policières physiques (étranglement  et « menottage sauvage ») et morales (propos homophobes, racistes et impossibilité de contacter un avocat) alors qu’il se faisait arrêter sur le boulevard Barbès pour avoir parlé à une travailleuse du sexe, laquelle a aussi été arrêtée. Examiné par un médecin des urgences médico-légales, ce dernier « a constaté de nombreuses lésions directement liées aux conditions disproportionnées et violentes de son interpellation » et lui a délivré 4 jours d’ITT. Une plainte sera prochainement déposée entre les mains de l’inspection générale de la police nationale, avec constitution du STRASS en tant que partie civile.

 

Je doute qu’elle aboutisse. On a beau être en période de Fêtes, il y a longtemps que je ne crois plus au Père Noël.

 

B

 

Sources :

http://www.medecinsdumonde.org/Presse/Journee-mondiale-de-lutte-contre-les-violences-faites-aux-travailleurs-et-travailleuses-du-sexe-Priorite-a-la-reduction-des-risques

http://paris.demosphere.eu/rv/36810

http://blogs.mediapart.fr/blog/merome-jardin/161214/les-agressions-policieres-contre-les-travailleuses-du-sexe-et-les-militantes-de-terrain-feront-el

http://www.strass-syndicat.org/2014/12/abus-policiers-sur-un-militant-du-strass-la-veille-de-la-journee-mondiale-contre-les-violences-faites-aux-travailleurses-du-sexe/

http://paris-luttes.info/rafle-a-boulogne-stop-aux-2125