J’ai deux enfants. Un garçon, une fille.

Je lis souvent ces messages qui enjoignent les parents, puisque c’est bien d’eux qu’il s’agit en premier lieu, à apprendre à leur fils à ne pas violer. A apprendre à leur fille à ne pas s’exposer ou au contraire à faire fi des risques et à prendre ce droit d’être et d’occuper l’espace trop longtemps dénié. A apprendre à leur enfant à se faire respecter. A apprendre à leur enfant à vivre en société. Cette même société qui nourrit en son sein la culture du viol. Cette même société qui blâme encore les victimes en trouvant des excuses aux agresseurs et trouve des excuses aux agresseurs en blâmant les victimes. Cette même société qui depuis la nuit des temps apprend aux hommes qu’ils ont des besoins et des droits et aux femmes qu’elles ont des devoirs. Cette même société qui relaxe DSK tout en disant aux putes qu’elles n’ont aucune valeur et qu’on ne veut plus les voir. Cette même société où LMPT s’invite en politique. Cette même société où l’on juge indécent le port de débardeurs à l’école par des fillettes de 8 ans. … La liste serait trop longue.

Je ne sais pas comment faire. Ou quoi faire. Ou ne pas faire.


Je me dis que le rapport au corps, au sien, à ceux des autres, ça commence dès tout petit. Ca commence avec un bébé qu’on passe à mamie qui le garde même s’il pleure. Ca passe par le bisou qu’on réclame ou qu’on impose de faire. Ca passe aussi par les bousculades qu’on tolère puisque c’est un jeu puis qu’on ne tolère que des garçons parce que ce sont des garçons. Ca passe par ces fois où l’on débarbouille sa bouille alors qu’iel insiste pour le faire seul-e. Ca passe par les « c’est pour ton bien », par les « tu veux bien être gentil-le et », par les « parce que ça se fait ».

Ca passe par le câlin qu’on accepte de recevoir même si l’on n’en a pas envie parce que ça vient d’eux. Ca passe par toutes les fois où l’on prend sur soi alors qu’on n’a juste envie d’être ailleurs, au calme, sans contact, et qu’on ne dit rien. Par toutes les fois où l’on ne fait que rêver de pisser seul-e ou de se doucher seul-e ou de dormir seul-e. Finalement ça passe par tout ce qu’on impose et tout ce qu’on s’impose en terme de contact ou de proximité. Le parent n’est jamais modèle, jamais parfait, mais le parent est un modèle et est le premier modèle, celui qui entame la pose des fondations. Lourde charge sur ses épaules rendue encore plus pesante par le monde autour.


Je leur apprends à ne pas taper, ne pas pousser, ne pas exiger, que l’envie ne fait pas le droit. Du moins j’essaie. La distinction entre s’affirmer et s’imposer est subtile et longue à transmettre mais tellement essentielle. Je lutte pour ne pas davantage tolérer les erreurs de mon fils non parce qu’il est mon fils mais parce qu’il est plus jeune des fois que ma fille et mon fils pensent que la fluctuation de l’interdiction serait liée non pas à l’âge mais à leur genre. Je dis à ma fille que ce n’est pas parce qu’elle est plus grande, plus forte, qu’elle a le droit d’en imposer à son frère tout comme ce n’est pas parce que je suis plus grande, plus forte qu’elle que ça me donne le droit de lui en imposer. Je refuse les câlins quand je n’ai pas envie de câliner en me disant en même temps que c’est cruel mais qu’en fait non parce que ce droit au corps est aussi mien et que si je prends sur moi je leur envoie le message que même si je n’ai pas envie ce n’est pas grave. Je leur dis que personne n’a le droit de les toucher ni de leur imposer un geste dont ils ne veulent pas, personne y compris moi (et, minute glam, tant pis pour les traces de pneu dans les culottes de ma fille qui n’arrive pas encore à s’essuyer parfaitement). Qu’ils ont le droit d’explorer leur corps mais que personne n’a le droit d’explorer le leur et qu’ils n’ont pas à explorer le corps des autres (et là je pense fort à cette expression « jouer au docteur » : ce n’est pas un jeu). Je fais en sorte que mes non soient des non et mes oui soient des oui pour qu’ils sachent sur quel pied danser et qu’ils prennent le pli de communiquer de manière directe et franche tout en me demandant quel poids ça pourra bien avoir face à quelqu’un qui se fout du oui comme du non.

Je me dis qu’il faut et qu’il faudra que je leur apprenne à se défendre tout en veillant à ne pas placer l’entière et unique responsabilité sur leurs épaules. A se battre aussi. A habiter l’espace. A prendre parti. Qu’il faut et qu’il faudra que je veille à démonter un à un tous les propos, tous les stéréotypes  les confinant à leur genre, à leur rôle, à leur place, ou confinant les autres.


Je me dis que j’aimerais bien un guide.

Mais il n’y a pas de guide. A part nous.

 

B

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