Des goûts et du genre

Quand je parle de mon fils et que je dis qu’il adore les pelleteuses et que les tracteurs exercent sur lui une véritable fascination aux tracteurs, on me répond immanquablement « normal, c’est un garçon », simple, clair, définitif.
Quand je parle de lui et que je dis qu’il voue un culte aux escargots, passant des heures à les observer, leur préparant des boîtes garnies de feuilles de chou parce que « les escargots ils adorent le chou maman ils y vont toujours dessus dans le potager », on trouve ça adorable certes, puis on fait une remarque sur son sens et son goût de l’observation, « futur scientifique ! », on ne le renvoie pas explicitement à son genre, mais on fait tout pour s’y raccrocher, les « sciences » c’est « masculin ».

Quand je parle de ma fille et de son goût pour le rose, du poudré au fuchsia, pour les paillettes et tout ce qui brille, et pour les jupes qui tournent, on me dit « normal, c’est une fille », simple, clair, définitif.
Quand je parle de sa passion pour les ciels de nuit, sa fascination pour l’étoile du nord qui jamais ne bouge, et son rêve d’aller un jour marcher sur lune, on trouve ça intéressant, ou drôle c’est selon. Un peu bizarre en fait. On rapproche ça des paillettes, les étoiles ça brille, normal que ça lui plaise n’est-ce pas, on simplifie à l’extrême parce que l’astronomie c’est si incompatible avec une cervelle de fillette que si elle s’y intéresse c’est certainement plutôt parce que c’est joli, tout ce que ça prendra pour raccrocher au genre là encore.

 

Egalitesexes



Quand il pleure, on projette qu’il est en colère.
Quand elle pleure, on projette qu’elle est triste.
Quand il crie, il est en colère.
Quand elle crie, elle est énervée.
On lui demande à lui de réfléchir.
On lui demande à elle de se calmer.

Noir ou blanc, mais surtout pas de gris. Les garçons, les filles, mais pas d’individualités. On genre leurs jeux, on genre leurs goûts, on genre leurs émotions, parce que le genre domine ce monde et que de genres il n’y en a que deux, des Eve et des Adam, des Vénus et des Mars.  La binarité domine ce monde jusque et y compris dans les curiosités enfantines et même plus avant dans les pleurs des bébés, on leur assigne leurs goûts et leurs émotions en même temps qu’on leur assigne leur genre, dès la naissance.

Leur genre, et son corollaire, leur sexualité.

(Note : dans les paragraphes qui suivent, tous les guillemets sont copyright monsieur le psy scolaire, lequel a cette année décider de « rencontrer » - lire plutôt évaluer – les 20 mères solo de l’établissement *no comment*)

Il aime Mon petit poney et Mia et moi, il aime le violet, se colorier les ongles en orange, il pleure à chaudes larmes quand il est triste et il dit qu’il est triste, il aime se déguiser en sorcière, il veut faire de la danse l’année prochaine quand il aura 4 ans, il n’aime pas ni la bagarre ni la lutte ni le foot et quand il prend un bâton c’est pour en faire une baguette magique ou une canne à pêche, et à l’école il a un seul grand copain, qui est un peu du même « genre », et préfère jouer avec les filles, encore mieux si elles sont potes avec sa sœur et lui. En plus il fait pipi assis. C’est louche. C’est certainement parce qu’il « manque de référent masculin », pensez-vous, « pas de père à la maison », élevé juste par sa mère, « et avec une sœur ».
Mais il aime aussi les voitures et les trains, les crocodiles et les dinosaures, il frappe encore quand il est en colère, et puis surtout il a une amoureuse, alors on est quand même « rassuré sur son équilibre » (sic) *nausée* mais « il faudra voir à ce qu’il se détache bien de vous, hein, qu’il puisse continuer à évoluer dans le bon sens » (sous-entendu, pas le sien, ni le vôtre, mais celui que l’on projette pour lui).

Dans le bon sens ou dans le bon genre ? La masculinité/virilité comme but à atteindre à mots couverts. On ne sait jamais, à trop baigner dans une atmosphère estampillée « exclusivement féminine », il pourrait virer efféminé, voire pire, homosexuel. Le jump n’est pas si grand, les sous-entendus sont limpides, de même que le côté « a-normal » de la chose.

Vous me direz « c’est un psy », je vous dirai que là je parle de lui, mais que tout autour c’est pareil, à la majorité écrasante et flamboyante. On est fier des attitudes « masculines », on renforce les attitudes « féminines », en limitant au maximum les incursions naturelles des enfants par-delà les frontières du genre. Histoire de ne pas avoir le mauvais, de genre.

Garçon efféminé et son pendant, garçon manqué.

Quand parfois un « c’est pour les garçons ça » échappe à ma fille et que son regard hésitant et pourtant envieux et sa voix trébuchante montrent comment ces mots qui sortent de ses lèvres, instillés par l’école et par la société, lui posent question, j’ai le cœur qui se crispe. Quel poids ai-je face à ça ? Quand le discours ambiant est si clivant ? Elle rêve d’un fleuret rose pour jouer au mousquetaire parce que le rose c’est pour les filles et les épées pour les garçons. Qu’importe les vidéos d’escrimeuses ou les histoires d’aventurières et de flibustières racontées, ce qui domine, ce qui prend racine insidieusement, c’est le discours normé et normatif de ce qui est bien pour son genre.

Parce que l’idéal c’est d’être un garçon. Un garçon bien garçon. Certes soumis à des injonctions à la virilité, lourdes de conséquences elles aussi, mais supérieur. Il manquera toujours quelque chose aux filles, et les garçons pas assez « virils » sont des sous-garçons puisqu’ils sont des « presque filles mais pas tout à fait ».

Autant de cases qui enferment et limitent, de frontières bien définies, d’injonctions à prendre une place ou à garder sa place, de hiérarchisation aussi. Chacun son genre, chacun ses caractéristiques, chacun sa place.

Ou pas.

Nous subissons cette société ultra genrée, mais nous la faisons aussi. Nous en sommes autant responsables qu’acteurs, en tant que personnes, en tant que parents aussi. Nos enfants sont la société de demain. Si nous la voulons égalitaire pour ce qui est des genres, c’est à nous de nous bouger pour eux. Et de déconstruire tous les stéréotypes de genre, jour après jour, pour ouvrir à tous à la fois la possibilité et la légitimité d’être qui ils sont, au-delà de ces stéréotypes. Déconstruire pour reconstruire.

J’enfonce des portes ouvertes direz-vous ? Si seulement... Les portes ne sont qu’à peine entrebâillées. Et au train où vont les choses, elles ne sont pas prêtes de céder. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le rapport du Parlement européen du 9 mars dernier, lequel prévoit que l’égalité des genres et des chances ne sera pas atteinte avant 2084, si tant est que la vitesse d’évolution n’aille pas en décroissant. En 2084, mes enfants auront 75 et 73 ans. Ce sera trop tard pour eux. Ce sera aussi probablement trop tard pour leurs enfants, s’ils font le choix d’en avoir. Ils seraient dans la « vie active » depuis trop longtemps pour être pleinement impactés.

Deux générations de plus. Deux générations de trop. Deux générations qui pourtant pourraient être « épargnées » si l’on agissait réellement dès maintenant, et notamment à notre petit niveau individuel par nos discours, par nos actes, par nos prises de position aussi, par une conscientisation acquise, partagée et transmise.

« What you waiting for ? »

 

B