20141120_Mauvaises_Filles

 

« Nous voilà donc spectateurs d’un procès où la presse relate le témoignage d’une prostituée parlant d’un acte sexuel contre son consentement pour lequel je me demande pourquoi personne ne parle pas de « viol ». Finalement, ce n’est pas le coeur du problème, il n’est question que de « proxénétisme ». Ah. »

Je voulais au départ simplement partager l'excellent Ticket de métro d'Ovidie (extrait ci-dessus) sur le procès DSK/viols/sodomie, parce qu’il est très juste à mon sens et que j’adhère totalement à son analyse, et puis finalement je ne vais pas m’arrêter à ce partage. Parce que je vois ce procès comme une « mascarade », comme un outil politique, et qu'il ne fait rien pour les victimes, au contraire. Les victimes sont accessoires ici, à part pour flatter la fibre « bon samaritain » des sauveurs de femmes perdues a.k.a ceux du Nid. Et le fait est qu'on assiste à un procès du proxénétisme détourné en procès de LA prostitution. D'ailleurs Emmanuel Daoud l'a très clairement « confirmé » en déclarant qu' « aujourd’hui après deux semaines de procès on sait ce que c’est que la prostitution ».  Et ce n'est pas pour rien que la proposition de loi de pénalisation des clients est ressortie des tiroirs où elle aurait dû rester.

Comme l'analyse très justement Thierry Schaffauser dans une interview pour Regards : « Le procès du Carlton raconte une histoire centrée sur une personnalité médiatique et sur du sensationnalisme. En réduisant les débats à des témoignages individuels, les causes structurelles de l’oppression sont masquées. De manière générale, de nombreux travailleurs subissent la précarité ou des contraintes fortes et ils se retrouvent à devoir accepter des formes de travail qui ne sont pas leur choix. Du côté des travailleurs sexuels, tout se passe comme si nos parcours personnels expliqueraient à eux seuls une forme de fragilité qui nous réduirait à notre condition. De ce fait, la protection des droits n’est pas examinée, ni la capacité des travailleurs à analyser et lutter contre les contraintes qu’ils subissent. [...] Comme pour les autres travailleurs, il s’agit de la lutte contre la précarité, pour le développement des droits sociaux, pour l’accès au logement et à la santé. Il est important de ne pas dissocier le droit du travail de l’ensemble des droits. Ce n’est pas un hasard si ce sont les minorités, les migrants, les plus dénuées de droits, qui sont majoritairement des travailleurs sexuels. »


Personnellement je ne suis pas « abolitionniste » ni « prohibitionniste » et je considère que ces positions sont d’ailleurs intenables car totalement irréalistes et détachées des réalités. Trop bisounours en somme. Elles sont axées sur la morale : vendre son corps c’est le mal. Soit. Donc on fait quoi ? On interdit de vendre son corps ? Comment ? En empêchant les prostitué(e)s de racoler ? En les chassant des lieux où ils/elles exercent ? C’est déjà le cas. Mais cacher le « problème » n’a jamais permis de le résoudre. Et les conséquences de ce type de politiques ne touchent que la santé/sécurité des prostitué(e)s et non pas le système en lui-même. On pénalise les clients chopés ? C’est vrai qu’interdire et punir a toujours été sacrément productif, surtout pour encourager les trafics et les circuits parallèles, d’autant plus qu’une amende n’a rien d’une pénalisation. Ca ne ferait, encore une fois, qu’isoler et cacher encore plus les prostitué(e)s, les placer encore plus loin des regards, et leur client avec, les mettant ainsi encore plus en danger. Et rappelons que l’organisation entre prostitué(e)s est illégale, tombant sous le coup du « proxénétisme de soutien ».

Plaider pour l’abolition de la prostitution, c’est surtout plaider in fine pour que soient privé(e)s de droits les prostitué(e)s : droits du travail, droit aux soins, droit à l’aide juridique, droit de porter plainte aussi… et si le but des abolitionnistes/prohibitionnistes est de protéger (et non simplement de « sauver »), but qui est celui de toute personne pro-droits, alors il est important au contraire d’encadrer la profession, pour qu’ils/elles puissent dénoncer les abus sans devoir craindre de bascklash, dénoncer les viols et violences et être reconnues en tant que victimes comme le serait Mme Duchmol secrétaire comptable de son état (et même si pour Mme Duchmol aussi il y a du boulot n’est-ce pas, rapport au traitement des viols et violences actuel), pour qu’ils/elles puissent, enfin, sortir de la clandestinité.

L’affaire du Carlton montre bien que oui on peut être consentant(e) pour une relation tarifée et être violé(e). Et de fait les prostitué(e)s sont davantage exposé(e)s au viol, puisque des clients ont l’impression que payer pour un service sexuel ouvre grand la porte à tous les services sans qu’il soit besoin de consentement spécifique.
Mais n’en déplaise aux abolitionnistes, non une relation tarifée n’est pas en soi un viol. Et prétendre le contraire est juste extrêmement violent et méprisant à la fois pour les prostitué(e)s et pour les victimes de viol quelles qu’elles soient, et ça l’est même doublement pour les prostitué(e)s violé(e)s. Partant de là il faut savoir contre quoi on veut lutter : contre la prostitution (= le droit à disposer de son corps comme on l’entend, et faut-il encore le rappeler, nous n’avons pas tous le même rapport au corps) ? ou contre la traite et le proxénétisme, contre les violences, qu’elles soient ou non sexuelles, contre la culture du viol enfin ?

Et dans tout ce que je lis, dans tout ce que j’entends, il n’y a tout simplement rien ou presque sur le proxénétisme organisé national ou international, rien sur le fameux proxénétisme de soutien (lequel,  s’il était abrogé, permettrait au moins aux prostitué(e)s de s’organiser entre elles/eux ne serait-ce qu’en filtrant plus efficacement les clients et en partageant un lieu dédié sûr). Rien sur l’accueil des victimes de violences/viols. Rien sur la facilitation de la reconnaissance des victimes de traite (et la régularisation qui s’ensuit et qui est elle un vrai début de solution d’un des aspects du « problème » et qui ne concerne actuellement que 50 prostitué(e)s par an environ). Rien sur l'éducation au consentement, qui est elle aussi essentielle, et ce à tous les niveaux de notre société.
En revanche il y a des amalgames et des généralisations déplorables (non il n’y a pas qu’une prostitution il y a des prostitutions et refuser de faire le distingo c’est juste passer à côté de la problématique et au passage silencier toutes les paroles qui ne vont pas dans un certain sens) et il y a des négations/privations de droits (les prostitué(e)s ne devant pas avoir les mêmes droits que les autres – LMPT sort de cette société ) et des refus du droit à la libre disposition de son corps.


Pour aller plus loin, je vous conseille ces deux lectures que, personnellement, j’ai trouvées très instructives :

-   Un billet assez court, de Morgane Merteuil, qui explique parfaitement pourquoi il est essentiel de penser global sans pour autant mettre toutes les configurations dans le même panier (de crabes) : Abolition de la prostitution : protéger une majorité au détriment d’une minorité ?
(Extrait : « Il s’agit de comprendre que les intérêts de la « minorité » ne S’OPPOSENT PAS à ceux de la « majorité », et vice versa. La protection contre le travail forcé, la servitude, l’esclavage, les abus et violences en tous genres, ne sont évidemment pas QUE bénéfiques aux personnes contraintes, mais à toutes, puisque toutes, nous sommes susceptibles de subir ces violences. Pas seulement en tant que prostituées d’ailleurs, mais plus généralement en tant que femmes. Que des abus et des violences visent une femme, prostituée ou non, une prostituée, libre ou contrainte, ils doivent être combattus avec la même énergie, et les mêmes lois, de manière non discriminatoire. Des lois qui, si elles demanderaient évidemment à être améliorées, existent. Tout le monde, je pense s’accorde sur ce point. »)

-   Un billet plus long, très très riche, de Salomée sur son blog Mélange Instable, expliquant pourquoi et comment elle est devenue anti-abolitionniste : Prostitution : Pourquoi et comment j'ai viré anti-abolitionnisme
(Extrait : « Et bien sûr, dès lors que j'ai commencé à m'impliquer plus profondément dans le féminisme, j'ai découvert combien la question "prostitution" y était clivante et centrale.
C'était d'ailleurs un peu particulier de découvrir tous ces débats qui, par certains aspects, étaient si loin de ce que mes copines et moi pouvions vivre et partager, et ce alors même que nous étions au coeur du sujet.
J'ai très vite compris une chose : Mon année et demi de prostitution ne me donnait pas un doctorat en putologie. Ce que ça me donnait, c'était un point de vue, un moyen de mettre en résonance ce qui pouvait se dire ça et là avec ce que je voyais/vivais. Mais il y avait aussi un tas de choses relatives au sujet à propos desquelles je n'avais jamais réfléchi plus que ça, bien qu'étant directement concernée.
Je me suis alors donnée une "règle" : Ne rien trancher tant que je n'aurais pas étudié plus profondément le sujet, ses terrains que je ne pratiquais pas ou peu et les divers courants politiques qui s'y rattachaient.
Car très vite, j'ai -comme tous ceux qui s'aventurent dans les tréfonds des débats sur la prostitution- été tiraillée de tous les cotés entre les abolitionnistes, les réglementaristes, le STRASS, les prohibitionnistes, les prohibo- abolitionnistes, les putophobes, les perdus etc etc. »
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