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Où s’arrête votre féminisme ?

A votre porte ? A votre ville ? A votre région ? Aux frontières de votre pays ? S’étend-t-il au monde ?

Quand vous soulevez une problématique, la soulevez-vous en pensant à vous ? à votre soeur ? à cette fille qui vit à 50 kilomètres de vous dans une banlieue ? à cette femme qui vit à 6000 kilomètres de vous dans un village de sable ? ou à cette autre qui vit en face de chez vous mais qui pourrait aussi bien vivre à l’autre bout du monde tellement vous ne la calculez même pas , barrière des apparences oblige ?

Quid du fond de votre pensée ? Vous vous indignez en lisant un article, en voyant une pub, en examinant les données brutes des nombreuses violences faites aux femmes, mais vous vous indignez pour quoi ? pour qui ?

 

Prenons des exemples.

Si je vous dis « excision », « mariage forcé », « voile intégral obligatoire », « non-accès à l’éducation/droit de vote », « lapidation », « crime d’honneur »… Vous pensez à où ? Vous pensez à qui ? Vous pensez à l’Inde, vous penser au Pakistan, vous pensez au Niger, vous pensez à la Guinée, vous pensez à l’Egypte… Ca se passe loin d’ici dans vos têtes et tout le monde est contre forcément. Comment ne pas condamner de telles pratiques/coutumes barbares ? Vous pensez à toutes ces inconnues loin d’ici qui subissent, ou qui résistent et se font tuer.

Si je vous dis « viol », « violences conjugales », « meurtre passionnel », « avortement forcé »… Vous pensez à où ? Vous pensez à qui ? Vous pensez à votre continent, à votre pays, à ce que vous avez lu comme faits divers dans le journal hier encore, à cette jeune femme passée aux infos de 20h, à votre mère peut-être, ou à votre belle-sœur, votre voisine que vous entendez souvent pleurer tard le soir après avoir entendu son mari tonner et elle crier de manière étouffée, surtout ne pas réveiller les enfants. Les victimes vous sont plus proches à la fois sur un plan géographique et sur un plan relationnel. Quand elles ne sont pas vous-mêmes.

Si je vous dis « inégalités salariales », « harcèlement de rue », « fat/slut/gay shaming », « prostitution », « épilation/maquillage », « allaitement/non-allaitement », « discrimination à l’emploi »… Vous pensez à où ? Vous pensez à qui ? En toute logique vous allez d’abord penser à vous. A vos expériences propres. A votre vécu. Vous avez d’ailleurs certainement des opinions arrêtées sur ces sujets. Certains vous paraissent sans doute superficiels, non valables, dépassés. Quoiqu’ils en soient ces sujets vous parlent plus. Vous êtes passés par là, ce sont des problématiques de votre société. Vous pensez ensuite à votre voisine sans doute. Eventuellement à l’ensemble des femmes de votre classe d’âge. Avec un peu de chance à l’ensemble des femmes de votre pays.

 

Plus on est touché de près par un problème, plus notre vision se réduit. C’est un phénomène normal. Humain. Sauf que ces trois groupes de « problèmes » (je fais dans l’euphémisme aujourd’hui, c’est consensuel l’euphémisme) touchent tous les pays du monde. Toutes les sociétés du monde. Toutes les femmes du monde. Ne lisez pas ce que je n’ai PAS écrit. Toutes les femmes du monde ne subiront pas toutes ces pratiques. Mais toutes les femmes du monde devront un jour faire face à au moins une de ces pratiques. Voire plusieurs. Au moins une fois dans leur vie. Voire tous les jours. Voire plusieurs fois par jour.

 

L’excision ne se pratique pas que loin de nos frontières, soit on envoie les filles « au pays » soit on paye le billet d’avion à l’exciseuse ; des femmes se font violer partout, tous les jours, par un inconnu, par des inconnus, par leur mari, par leur ex, battre aussi, tuer trop souvent et le crime d’honneur de là-bas n’est rien d’autre que le crime passionnel d’ici sauf que l’honneur est sauf pour nos « civilisations » ; la discrimination à l’emploi et le plafond de verre ne sont pas des problématiques réservées aux sociétés développées ; le slut-shaming a cours aussi bien en Australie qu’en France qu’en Turquie ou au Maroc ; le gay-shaming est mondial aussi et quand on ne les traine pas dans la boue on les lapide ou on leur coupe la tête, la mort sociale pour les uns la mort physique pour les autres ; le libre accès à l’éducation n’est pas acquis pour tous les enfants du monde, ici et ailleurs ; les avortements forcés ont lieu dans tous les pays qu’ils soient physiquement ou psychiquement forcés ; le fat-shaming n’a pas de nationalité non plus ; l’allaitement censément plus ou moins imposé sous peine de culpabilisation dans nos sociétés occidentales où le luxe de l’eau potable et des laits artificiels à gogo nous fait oublier la réalité est ailleurs dans le monde une question de vie ou de mort pour les nourrissons et ce même si les mères ailleurs aussi parfois le vivent comme un asservissement ; la pilosité est vue comme symbole de virilité partout dans le monde et une femme à poils est certes vue comme baisable car pubère, mais est anti-féminine à souhait pour la société et on la préfèrera lisse, la peau lisse rajeunit, la peau lisse est douce, malheur à celle qui ose aller contre le courant imposé par l’esthétisme en vogue, elle heurte l’œil à prendre les gens à rebrousse poil cette rebelle à la petite semaine ; on est contre la vilaine méchante prostitution mais sans vraie solution en contrepartie tels que des visas sans conditions autre que statut réfugié et sans participation pour les fins de mois trop rouges sans parler du coût des études, mais être contre c’est censément être du bon côté, quant à la légalisation n’en parlons pas pourquoi diable envisagerait-on que le statut soit encadré, reconnu, et soumis à imposition, le cul c’est le mal ; le harcèlement de rue prête à sourire tous ceux qui ne l’ont jamais subi et pourtant il n’est guère besoin de beaucoup d’imagination pour réfléchir à ce que l’on ressentirait en s’entendant siffler, demander notre tarif, haranguée comme baisable à mort ou plus poliment si notre jolie bouche ne voudrait pas servir de réservoir à foutre à ce charmant monsieur ; …

 

Si vous ne prenez du féminisme que ce qui vous intéresse, en écartant tout le reste, en catégorisant les combats du plus inutile au seul valable, en crachant au passage sur tous ceux qui n’ont pas les mêmes priorités que vous, en refusant d’entendre les arguments qui ne sont pas vôtres ou qui ne vont pas dans votre sens, alors vous n’êtes pas féministe. Et c’est votre droit le plus strict.

Si vous persistez à penser que certaines problématiques sont de faux problèmes, des combats de canapé, de la branlette intellectuelle de privilégiés qui cherchent à débattre un dimanche entre le gigot et la poire, qu’une souffrance en invalide une autre, qu’un combat en invalide un autre, que la division est de rigueur, qu’en rabaissant les autres on élève sa cause, et que l’union n’est que faiblesse, alors vous n’êtes pas féministe. Et c’est votre droit le plus strict.

Si vous êtes partisans de l'exclusion, de la ségrégation, ou de l'intégration, aux dépends de l'inclusion, seule voie salutaire et humainement égalitaire, alors vous n'êtes pas féministe. Et c'est votre droit le plus strict.

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Mais alors s’il vous plaît ne prétendez pas être féministe. Ne galvaudez pas un terme et le combat qui est mené sous cette appellation depuis des siècles. Vous n’en gagneriez aucune gloire. En revanche vous terniriez et les combats passés, et les combats présents, et les combats futurs. Vous participeriez, involontairement certes, au shaming du féminisme. Parce que vous seriez un exemple pour tous ceux qui prétendent que les incohérences du féminisme prouvent l’incohérence du féminisme. Vous seriez en fait de parfaits masculinistes, instruments inconscients ou insouciants du patriarcat. Et nous n’avons pas besoin de vous pour mener notre combat. Nous avons besoin de solidarité, nous avons besoin d’union, nous avons besoin de mise en commun de nos forces vives, nous avons besoin d’empathie, nous avons besoin de nous allier, toutes et tous, au nom de toutes et tous. Les clivages sont dépassés. Enterrons-les une fois pour toutes.