Je suis tombée il y a quelques jours sur un article du Huffington Post Women mettant en lumière le travail de la photoreporter-anthropologue Jo Farrell et sa série magnifique sur les dernières femmes chinoises aux pieds bandés, « Living History » (Histoire vivante).

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Jo Farrell, depuis bientôt 10 ans, rend visite une fois par an à Zhang, et la photographie. Au fil des années, elle rencontre d’autres femmes aux pieds bandés, et les inclut dans son reportage photo, témoignages vivants des coutumes passées et bientôt disparues à jamais, puisque ces femmes ont dans les 80 et 90 ans. Pour elle, ces femmes méritent d’être vues. Méritent d’être reconnues. Et elle tente donc de graver sur pellicule leur vie avant qu’il ne soit trop tard.


Petit retour en arrière Le bandage des pieds a fait des millions de victimes à travers les siècles. Les pieds des fillettes étaient volontairement brisés, pliés, et bandés afin que la reconstruction osseuse leur fasse prendre à jamais cette forme si particulière qu’on voit sur les clichés, qui est celle d’un bouton de lotus, et que le pied une fois adulte, soit normé pour répondre à l’impératif de séduction et de prestige du « three-inch golden lotus » (soit 7,6 centimètres de long). A l’origine de ce standard, une femme. Selon les sources, ce serait une concubine ou une courtisane, inventeuse d’une danse sur la pointe d’un pied bandé de soie, et comme toujours en filigrane on retrouve le désir de plaire à un homme. Le pied atrophié et martyrisé devient peu à peu un symbole de prestige. Et pour faire un mariage qui les élèvera dans la société, les femmes devront dès lors souffrir. Toutes les tentatives pour faire cesser cette pratique échoueront (y compris celle de 1912 lors de laquelle le gouvernement obligea les femmes à enlever les bandelettes, les offrant ainsi à l’opprobre public de par la difformité de leurs pieds mis à nus) jusqu’à ce qu’en 1949 le Parti Communiste Chinois décrète l’interdiction formelle de la coutume et veille à son application, avec des conséquences psychologiques énormes pour ces femmes déjà brisées par la souffrance physique.


Pour la photoreporter, ce lien à notre passé ne doit pas être rompu. Elle va plus loin dans l’analyse encore, et très judicieusement à mon sens, relie ce passé jugé barbare par nos sociétés modernes (je pense que ce point fera l’unanimité) et nos pratiques actuelles de modifications/mutilations corporelles pratiquées volontairement ou arbitrairement dans le but de séduire, de plaire, que ce soit aux autres ou à soi-même.

Etude des dictats de la beauté et du désir de plaire à l’homme, à travers les continents et les âges, car comment ne pas songer aussi aux femmes Padaung en Birmanie dont le cou est enserré et « allongé » par une spirale dès l’âge de 5 ans (ou à leur pendant en Afrique du Sud, les femmes Ndébèlés), aux femmes Mursi en Ethiopie et à leurs plateaux labiaux (qu’on retrouve aussi au Tchad, en Alaska, au Brésil…), ou encore aux femmes camerounaises dont ¼ subissent le supplice des seins repassés (l’optique est opposée : ne pas plaire aux hommes ; mais toujours on retrouve l’homme), aux excisions, aux infibulations, pratiquées par les femmes sur les femmes et pour les hommes...


A tous ceux qui trouveraient cette comparaison exagérée, je conseille de ne pas prendre pour référentiel la douleur, ou l’âge, ou l’assujettissement de la femme, mais plutôt de prendre comme référentiel le but de la démarche : plaire à l’homme, remplir les critères de beauté et de féminité. A partir de là, que penser et dire de nos débridages de paupières, allongement de jambes, ablations de côtes, ablation du petit orteil (« toe tuck », en vogue pour mieux rentrer dans des chaussures toujours plus étroites), patch de langue (qui vous condamne à manger liquide pour maigrir plus vite), bleaching de dents (au risque de détruire l’émail), bleaching de peau (avec souvent des conséquences irréversibles), blanchiments anaux (pour avoir la peau de la même couleur partout…), implants fessiers, augmentations mammaires et autres injections de botox ?

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Nous maltraitons et torturons toujours nos corps pour satisfaire à des critères de beauté et de séduction irréalistes et dictés par le regard de l’homme. Il serait peut-être temps de casser le cercle, de virer les affiches et fermer les magazines, de changer de regard sur notre corps, d’apprendre enfin à nous aimer nous, pour tout ce que nous sommes. Uniques. Belles.


B.

Pour les photos, c'est par là :
http://jo4507.wix.com/jofarrell#!living-history-24/c1xaq