fessee-au-coin

 

Il y a un mois environ, dans des circonstances qui importent peu, j’ai claqué la cuisse de mon fils. J’ai imprimé la trace de ma main sur l’arrière de sa jambe, comme une brûlure.

Brûlure partagée, ma main m’en a chauffé. Bien fait pour moi.

Puis je me suis effondrée, comme une baudruche percée, sous le poids de son regard qui tremblait de tristesse et de rage et de tout ce qui me traversait. « Je suis nulle », « bordel mon bébé », « comment j’ai pu », « il m’énerve », « j’en peux plus »…

Je lui ai demandé pardon, en boucle, il me hurlait « T’as pas le droit ! T’as pas le droit de taper ! T’as pas le droit » tout en se noyant dans ses larmes et dans sa morve, j’ai attrapé un glaçon, j’ai redemandé pardon, j’ai refroidi sa brûlure, je lui ai dit qu’il avait raison et qu’il avait raison de me le dire, j’avais pas le droit non, personne n’avait le droit. J’ai redemandé pardon. On a pleuré un moment ensemble. Puis il a sauté par terre et est parti en sautillant comme un kangourou rieur et s’est retourné d’un bloc pour me dire d’un ton soudain tout sérieux « je t’aime maman ».

Je suis partie me pelotonner dans ma boîte de Kleenex.

J’ai été cette mère et j’avais déjà été cette mère. Oh pas souvent, pas régulièrement non plus, anecdotiquement même, plus de 5 et moins de 10 doigts si je compte dessus, si je fais le total pour les deux. Toujours la cuisse, toujours un seul coup (appelons un chat un chat). On se rassure comme on peut. Ca ne change rien au fait que j’ai été cette mère mal-traitante encore une fois il y a un mois seulement.

Je suis cette mère qui a lu tous les livres références en matière de parentalité, de discipline positive, d’éducation respectueuse. Je suis cette mère qui gronde comme un volcan quand la colère monte, qui gueule à s’en écorcher la gorge parfois, qui bout quand elle est à bout. Je suis cette mère qui vomit la violence éducative et rêve de zen. J’ai été cette mère qui a tapé d’un coup sec, vicieux, un coup pour faire mal vraiment, sciemment.

La colère. Mon émotion-démon. A défaut de la maîtriser, j’ai voulu la comprendre, la disséquer, savoir ce qui se passe dans mon corps jusqu’à ce point d’orgue où tout se court-circuite et où je ne suis plus rien qu’une colère pure. Le sang qui afflue d’un coup dans le haut du corps, la suroxygénation, qui font qu’on gueule plutôt qu’on ne crie, la poussée de cortisol dans le cerveau qui nous fait retomber au stade primitif, la retombée du sang vers les extrémités, mains et pieds, qui déclenche le réflexe de frapper…  La peur provoque quasi exactement les mêmes réactions physiologiques, et pourtant dans toutes les frayeurs qu’ont pu me faire mes enfants, jamais je n’ai eu cet élan à taper, à blesser. Je revois encore ma fille lâcher ma main et s’élancer pour traverser il y a un peu plus d’un an alors qu’un poids lourd arrivait à pleine vitesse à 10 mètres, il a pillé, je l’ai chopée par le col pour la tirer violemment en arrière, et le seul réflexe que j’ai eu ensuite, ça a été de la serrer le plus fort possible contre moi et de lui dire le danger et ma peur immense… et mon amour. Alors pourquoi est-ce que je n’ai pas la même réaction quand je suis en colère ?

Quand j’en ai parlé à ma mère, elle n’a su me dire que « oh bien ça t’arrivera d’autres fois tu verras, ça arrive à tout le monde, je ne vois vraiment pas pourquoi tu te mets dans des états pareil pour une tape de rien du tout. » Et je suis restée con mon téléphone à la main. Ce n’était pas ce que j’avais besoin d’entendre. J’aurais voulu qu’elle me dise « Tu as merdé. Tu vas faire mieux » ou « Je comprends que tu te sentes mal ». Mais ma mère fait partie des personnes qui estiment que Pavlov c’est pas que pour les bêtes, et qu’une tape sur la main à chaque connerie réitérée ça économise le temps et la salive. Que les tapes et les claques ça part parfois et c’est pas si grave même si c’est pas bien. J’ai été élevée comme ça. Qui aime bien châtie bien si c’est justifié. Je ne me souviens d’aucune des conneries que j’ai pu faire gosse. Mais j’ai encore gravé dans ma mémoire à trous quelques scènes d’une violence qui me semble inouïe maintenant que je suis mère, et des souvenirs de fuite dans le couloir et de terreur pure et de ma mère qui me poursuivait, d’avoir volé contre un meuble sous l’effet d’une claque de mon père, d’avoir appris à esquiver. Rien d’anormal et tout d’anormal à la fois.

Je sais que je reproduis. De manière infinitésimale certes. Mais je reproduis. Au-delà du réflexe de frapper sous le coup de la colère ou de toute émotion trop forte qui nous fracture, il a bien fallu à moment donné qu’on acquière que les tapes, les claques, les coups étaient justifiés, normaux, éducatifs puisqu’assénés par ceux qui savaient mieux que nous, ceux qui nous aimaient, ceux d’après qui on se construisait.

Est-ce une excuse ? Non. Mais je suis intimement convaincue que ceux qui n’ont pas acquis dans leur enfance ou leur jeunesse la « normalité » de ces coups n’auront jamais le réflexe abouti de frapper leur enfant, que ce soit sous le coup de la colère ou sous le coup de la peur.

Je ne veux pas que mes enfants aient de souvenirs de terreur pure. Je pense que pas un parent ne souhaite que ses enfants aient des souvenirs de terreur pure. Je n’ai pas la prétention de donner des leçons. Je serais d’ailleurs un bien mauvais professeur. Mais j’aimerais qu’on cesse de minimiser, d’enrober, d’excuser, de justifier. J’aimerais qu’on appelle une tape, une claque, et tout autre débordement physique pour ce qu’il est : un coup, de la mal-traitance. J’aimerais qu’on demande pardon, vraiment, sincèrement. J’aimerais qu’on s’use les lèvres à répéter qu’on n’a pas le droit. Que personne ne l’a et encore moins nous, pour qu’ils n’acquièrent pas que c’est normal de taper alors qu’on aime, que c’est normal de taper si on est usé, que c’est normal de casser quand on est cassé, dépassé. J’aimerais qu’on ne s’auto-flagelle pas, mais qu’on se rappelle de chaque coup, parce qu’oublier, effacer, enterrer, c’est se dédouaner pour recommencer.

Ici on a pris le parti de travailler tous les 3. On dit quand on est blessé, quand les limites de nos bornes sont piétinées. On s'isole quand c'est trop. On répare quand c'est retombé parce que ça a ça de bien la colère que ça retombe comme un soufflé moisi. Ma fille a inventé des comptines à chanter pour (se) calmer. Mon fils a trouvé que pour ne pas taper, s’auto-serrer dans ses bras ça marche bien. Moi je crie toujours (putois un jour putois toujours), mais je me mets au yodle et aux youyous en secouant les mains en l'air façon marionnettes possédées (merci de ne pas rire) et à attraper mon troizan à bras le corps pour lui prouter sur le ventre alors qu’en vrai j’ai juste envie de l’emplâtrer. Et ça marche. Et je voulais en parler.


J'ai été cette mère.

 

B