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Les chiffres sont tombés vendredi 21 novembre, à travers une série d’articles publiés par l’OMS dans la revue médicale « The Lancet » : en Europe, et ailleurs dans le monde, une femme sur trois de plus de 15 ans a été victime de violences physiques et/ou sexuelles infligées par son partenaire, soit 62 millions de femmes. Un chiffre qui avait déjà été avancé  par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union Européenne dans son rapport du 5 mars dernier. Dans certains pays, ces chiffres grimpent même pour atteindre celui de deux femmes sur trois.

Les taux de déclaration de violences les plus élevés ont ainsi été relevés dans les pays du Nord (Danemark : 52% ; Finlande, Suède, Pays-Bas : 45-47%), alors que les pays du Sud ont des taux deux fois plus bas (Espagne, Chypre, Malte : 22% ; Pologne 19%). La France se situe au-dessus de la moyenne européenne, avec 44% de femmes déclarant avoir été victimes de violences.

Pour analyser ces chiffres et comprendre leur valeur intrinsèque, il faut cependant tenir compte d’un biais très important : la réalité de l’égalité hommes-femmes dans les différentes sociétés. Dans les sociétés plus égalitaires, ce qui est le cas dans les pays du Nord, parler des violences subies est culturellement acceptables. La victime ayant réellement un statut de victime et non de générateur des violences subies, les taux de signalement sont bien plus élevés. A contrario, dans les pays du Sud (et donc en France) où, que ce soit d’un point de vue culturel ou d’un point de vue de société, la femme « jouit » encore d’un statut inférieur à l’homme, où elle est rendue (au moins partiellement) responsable des violences subies, et où les violences domestiques sont perçues comme des problèmes familiaux plus que sociétaux, les déclarations sont bien moins courantes.

Ainsi, en France, alors que tous les 3 jours une femme décède sous les coups de son compagnon et que plus de 216 000 femmes sont victimes de violences commises par leur partenaire par an, ce sont seulement 16% qui déposent plainte ou plutôt ce sont seulement 16% de victimes qui ne sont pas silenciées et découragées, à moment donné du parcours menant au dépôt de plainte, à porter plainte.

 

Cette mise sous silence, ce découragement, nous en sommes tous responsables, chacun à notre petit niveau. J’avais évoqué ça dans un billet à ce sujet en septembre, quand les hashtags #WhyIstayed (pouquoi je suis restée) et #Why I left (pourquoi je suis partie) ont vu le jour suite à l’affaire Ray Rice, dans lequel je disais que trop souvent on considère que si la femme ne dit rien, si la femme ne fait rien, si elle ne fuit pas, alors elle est responsable de ce qui lui arrive (http://vmleblog.canalblog.com/archives/2014/09/11/30567878.html).
Son agresseur lui tient ce discours du « sans moi tu n’es rien », « tu ne vaux rien », « personne ne va te croire », « tu aimes ça ». Elle-même a intériorisé ce discours « c’est de ma faut, j’aurais pas dû… ». Si, en plus, la société lui tient ce discours, si nous lui tenons ce discours, comment est-elle censée s’en extraire ?  

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Statistiquement, dans notre entourage quotidien, 1 femme sur 10 est victime de violences conjugales, que ce soit de la violence physique (incluant les viols conjugaux) ou psychique. Nous parlons encore peu de cette violence. Et quand nous en parlons, à l’occasion d’un énième « fait divers », les « moi je serais partie » pleuvent à foison. Comment dès lors laisser la place qu’elle mérite pourtant de plein droit à la victime de ces violences, celle qui ne fait pas que fantasmer sa réaction, de s’exprimer ? Plutôt que d’aller contre l’opinion majoritaire, plutôt que de se sentir dans un espace sûr, elle va encore plus s’enliser dans cette honte qu’elle ne devrait pas ressentir si nous ne lui imposions pas, elle va encore une fois rester silencieuse et passer sous silence ce qu’elle vit elle. Ce n’est pas normal ou acceptable d’être victime de violences. Mais au lieu de replacer l’entière faute, culpabilité et honte là où elles devraient être, sur l’agresseur, nous en chargeons en partie leurs victimes.

De la grand-tante qui va dire que de son temps c’était comme ça et on n’en faisait pas tout un pataquès ou insister sur le fait que les hommes ont des besoins et c’est comme ça on n’y peut rien et être dans le déni total de son vécu, à la collègue qui va dire qu’elle ne serait jamais assez conne pour rester avec une ordure pareille, à l’amie qui sera sous le charme de l’intelligence sociale du cher et tendre tortionnaire et refusera de croire plutôt que de mettre en doute ses perceptions, au médecin dont c’est le rôle de suivre et soigner cette femme et qui  de dépression en insomnie en fracture « je suis tombée dans l’escalier » n’additionnera pas les faits et restera dans le traitement au coup par coup sans voir l’image globale, nous silencions tous collectivement les victimes.

Lorsque nous sommes témoins, directs ou indirects, de violences et que plutôt que de prendre position nous permettons à notre peur naturelle de prendre le contrôle et de nous silencier, nous devenons co-responsables de la violence infligée puisque notre non-intervention même verbale (ne serait-ce que pour prévenir qu’on appelle la police et l’appeler vraiment – et non pas juste menacer de) va à la fois conforter l’agresseur dans son bon droit et conforter la victime dans le bien-fondé mensonger qu’elle mérite forcément ce qui lui arrive puisqu’un tiers ne la juge pas digne de prendre un risque pour elle.

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Il y a les coups, il y a les humiliations, et il y a le viol conjugal

Quant aux viols conjugaux, ils représentent 1/3 des plaintes pour viol. Ainsi en 2011, sur 1761 plaintes pour viol enregistrées, 465 concernaient des viols conjugaux (https://infogr.am/Le-viol-conjugal-en-France-en-2011).

 


Un viol c’est quoi ?

La loi française en matière de viol est une des plus complètes et des plus claires. L’article L.222-23 du Code pénal indique : "tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol." La fellation, le coït ou encore la sodomie se caractérisent comme des pénétrations sexuelles, qui, si elles ne sont pas consenties, sont considérées comme un viol, et donc comme un crime. Notons toutefois que lorsque la fellation est pratiquée par l'agresseur sur la victime, l’acte est qualifié non pas de viol mais d'agression sexuelle, ce qui est une aberration qui demeure et devrait être corrigée, d’autant plus que ce type de viol se retrouve souvent en pédocriminalité. Le texte de loi pour être sans équivoque devrait donc parler d’acte sexuel non consenti au lieu de se limiter à la seule pénétration.



On estime, grâce à un double système d’extrapolation statistique utilisé par l’Observatoire national de la délinquance et des répressions pénales, que plus de 75 000 femmes sont violées chaque année en France, toutes « catégories » de viols confondues. Un tiers de ces viols sont donc (statistiquement) des viols conjugaux.

Ce qui fait la spécificité de ces viols, c’est qu’ils sont encore plus tabous que les autres. "Ce n'est souvent qu'après plusieurs mois que les femmes vont révéler ces violences sexuelles, parce qu'elles ont honte, qu'elles se sentent coupables. Elles ont aussi intériorisé la question du devoir conjugal. Donc il faut tout un travail de reconstruction et de révélation après les violences  psychologiques et physiques pour qu'elles décrivent aussi les violences sexuelles qu'elles ont subies. Ça reste les dernières violences sur lesquelles les femmes ont du mal à s'exprimer", comme l’explique Françoise Brié, porte-parole du réseau "Solidarités Femmes", interrogée par Europe 1. "C'est important, au niveau des services de police, que ces plaintes soient prises avec beaucoup d'attention et que ce ne soit pas renvoyé sur la question du devoir conjugal. C'est vrai que de temps c'est ce qu'on entend : que ce n'est pas grave puisque c'était avec le mari. Non, un viol conjugal, c'est très grave. Il faut absolument comprendre qu'avoir des relations sexuelles imposées, c'est un viol", conclut-elle.

Sur ce point spécifique du viol conjugal, nous avons un énorme travail d’éducation à faire, auprès de nos enfants, et auprès des jeunes. Non le devoir conjugal n’existe pas. Non on ne doit pas « se forcer ». Non on n’est pas obligée de se convaincre d’aimer être prise par monsieur pendant notre sommeil. Non on n’est pas obligées de douiller sa race 10 jours après une épisio parce que le pauvre ça fait longtemps qu’il se retient. Non on n’est pas obligées de compenser pour la semaine de règles où la porte de devant est hors service. Toute relation sexuelle doit être librement consentie par les deux partenaires, fussent-ils en couple. Et quand un Aldo Naouri donne dans son dernier opus comme conseil à un jeune père qui se plaint que sa femme n'a pas de désir sexuel : "violez la", et quand on lit les magazines féminins actuels conseillant de prendre sur soi parce que l’appétit vient en mangeant (sic), on mesure tout le chemin qu’il reste à parcourir pour se réapproprier une sexualité réellement consentie.

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Violences conjugales et grossesse,  violences conjugales et enfants

Plusieurs enquêtes ont montré que dans 40% des cas, les violences redoublaient pendant la grossesse. Par ailleurs, 40% des violences conjugales commencent lors de la première grossesse.

En 2012, une étude réalisée sur des femmes enceintes victimes de violences établissait qu’un tiers d'entre elles avaient reçu des coups sur le ventre et que 82% avaient subi des violences sexuelles. Des violences qui ne sont pas sans conséquences sur leur enfant, que ce soit en termes de risques de fausse couche, naissance prématurée, et retard de croissance accrus ou que ce soit en termes de risque pour l’enfant par la suite, puisque ceux-ci courent 40 fois plus de risques de mourir au cours de leurs 5 premières années (UNICEF).

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Parmi les 204 femmes et 303 enfants les plus en danger mis en sécurité par éloignement géographique au sein du réseau Solidarité Femmes en 2011, on note des maltraitances sur enfants inhérentes aux violences subies par leur mère. La majorité de ces enfants a moins de 6 ans. Plus d’un enfant sur 5 est suivi dans le cadre d‘une procédure judiciaire ou administrative d’aide sociale à l’enfance. 63% des enfants sont maltraités et 29% subissent des violences physiques très graves, dont certains des violences sexuelles. 7 enfants étaient quotidiennement battus et enfermés dans un placard.  

En 2013, 33 enfants ont été tués dont 13 en même temps que leur mère par son partenaire, et 2 femmes enceintes sont décédées. Selon le rapport du 3919, au moins 12% des femmes ayant appelé avaient des enfants subissant des maltraitances directes.

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On ne peut pas ne pas penser à ces martyrs d’enfants qui nourrissent notre indignation et notre haine par médias interposés. On ne peut pas non plus ne pas penser au cas de cette mère condamnée récemment à 10 ans de réclusion criminelle pour avoir tué son mari après des dizaines d’années de violences physiques et sexuelles, sur sa propre personne et sur celles de ses enfants. Sur ces femmes vouées aux gémonies par le public, combien étaient sous influence ? Combien se sont dit, « avant », quand leur vie était encore cœur cœur paillettes, « moi jamais je ne laisserais faire ça » en discutant avec leurs amies d’affaires similaires antérieures ?

Tous ces cas qui auraient pu être évités « si les Services Sociaux » (renommés « Sévices sociaux » par certains vertueux) ou « si la Police » avaient fait leur boulot ? Ou si le voisin du 3e avait décidé d’intervenir et d’appeler justement la Police avant que de se retrouver interviewé par France3 Régions pour dire qu’« on ne se serait pas doutés que c’était à ce point »? Ou si la sœur avait pris sur elle d’emmener l’enfant et/ou sa mère à l’hôpital faire constater avant de les accompagner pour porter plainte ? Ou si simplement quelqu’un avait pris le temps si coûteux et si précieux de regarder et écouter vraiment ? Et d’intervenir ?

Quid des meurtres d’enfants ou des meurtres d’enfants-suicide qui constituent la violence ultime infligée à l’ex ?

 

Et une fois que l’on a atteint le point de non-retour ?

Avec le dépôt de plainte, le parcours du combattant ne fait que commencer, comme en témoigne la femme de ce reportage : https://www.youtube.com/watch?v=A01TKOE78pE

Au-delà de sa situation individuelle propre, on prend à travers ses mots la pleine mesure de tout ce qu’il manque en termes de mesures et de moyens, dans notre société, pour que les victimes de violences conjugales soient concrètement et correctement accompagnées, soutenues et protégées. A un niveau  individuel, et à un niveau collectif avec notamment les changements à mener aux niveaux des pouvoirs publics (déblocage de fond spécifiques, mise à disposition de lieux d’hébergement d’urgence sans conditions, alignement sur le nombre de demandes du parc immobilier mis à disposition par la Fédération nationale – à l’heure actuelle, seules 10 à 30% des demandes peuvent être traitées – , formation des officiers de police et gendarmerie qui sont encore largement trop nombreux à minimiser le vécu et le ressenti des victimes qui ont fait le pas immense de venir porter plainte, etc.) et de la formation des professionnels de santé qui sont souvent les premières personnes que rencontrent les femmes victimes de violences.

Pour ces derniers, on peut comme point de départ citer l’excellent conseil du Dr Gilles Lazimi : « D’abord, d’avoir les mots appropriés. « Je vous remercie de votre confiance, je vous crois, il n’a pas le droit, il est le seul responsable ». La stratégie de l'agresseur, que nous étudions de fond en comble pour bien comprendre les réactions des patientes, a pour but de culpabiliser la victime. Il s’agit de lui faire comprendre qu’elle est effectivement victime de cette stratégie.
Il convient également de fournir à la patiente des adresses et des numéros de téléphone, de la diriger vers des associations – de défense des droits, ou d’accueil des victimes... Pour cela, le praticien doit se créer un réseau, comme pour toutes pathologie, d’ailleurs.
J’enseigne également à rédiger un certificat médical de constatation, qui pourra servir de preuve si la patiente veut porter plainte, même ultérieurement. J’ai rédigé des certificats qui ont servi treize ans après… ».

Il n’y a qu’en libérant pleinement la parole des victimes, en créant suffisamment d’espaces de parole sûrs autour de nous, exempts de tout jugement, et en éduquant nos jeunes et nos enfants, filles et garçons, que ces chiffres pourront reculer. Alors parlons. Sans tabou. Intervenons tous autant que nous sommes.

 

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Il est encore un autre point sur lequel je voudrais mettre l’accent : il est aussi urgent qu’en tant que parents nous comprenions toute la portée de l’éducation dite « à l’ancienne » et qu’on appelle aujourd’hui « violences éducatives ordinaires ». En apprenant à nos enfants, dès la plus jeune âge, que le détenteur d’une autorité ou d’une supériorité physique a le DROIT de frapper pour corriger, nous leur inculquons qu’ils portent la responsabilité des coups reçus. Et ces graines là sont extrêmement toxiques. Parce que ces coups reçus « pour leur bien », « par amour » ou « parce qu’ils ont fauté » dans l’enfance sont la porte ouverte à tous les coups qu’ils recevront potentiellement de leur futur conjoint ou compagnon, et à tous les coups qu’ils assèneront potentiellement à leur futur conjoint ou compagnon, forts de leur bon droit tout autant que nous l’avons été nous en tant que parents. Que ce soit sur un enfant ou que ce soit sur un adulte, il n’y a pas de petite claque, il n’y a pas de petit coup. En revanche dans toute situation de violences conjugales, c’est le premier coup qui a ouvert la voie à tous les suivants.


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Sources :